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La démission de Legault, la montée du PQ et l’engouement d’une couche de jeunes pour l’indépendance sont des développements importants au Québec. On ne sait pas s’il y aura un gouvernement péquiste à l’automne, ni si Paul St-Pierre Plamondon (PSPP) va tenir sa promesse d’un référendum. Mais c’est évident que la gauche doit se positionner maintenant sur la lutte de libération nationale. Sinon, on répète l’abstentionnisme des deux premiers référendums et on cède la place au PQ, qui mènera inévitablement la lutte à une autre défaite, comme nous tenterons de le démontrer.

L’avenir du Québec se pose dans un contexte mondial différent de 1980 et 1995. Paradoxalement, c’est la montée de Trump et la chute de l’ordre néolibéral qui poussent les Québécois d’un côté à remettre l’indépendance à l’ordre du jour, mais, de l’autre, leur donnent des doutes quant à la tenue d’un référendum à court terme. Avec les agissements de Trump dans le monde, ils craignent une annexion américaine en cas de victoire du référendum. Mais cela reflète surtout le fait que le PQ n’est pas armé contre le trumpisme : PSPP a déjà mis un bémol sur l’agenda référendaire après avoir entendu les doutes des électeurs dans la partielle de Chicoutimi. Mais la lutte pour la libération nationale du Québec est objectivement anti-impérialiste et ne sera victorieuse qu’en se posant comme telle : une manière concrète de combattre le trumpisme est justement de combattre pour l’indépendance du Québec !

Le contexte international instable s’ajoute aux autres peurs habituelles engendrées par le camp fédéraliste : catastrophe économique, isolement international, etc. Et les plus lucides se rendent compte que le Canada ne va pas accepter l’indépendance sans broncher, avec à chaque référendum des menaces tangibles d’occupation militaire. Fondamentalement, ce qui a mené aux deux défaites référendaires c’est que le PQ n’a jamais eu de réponse crédible à ces menaces.

La stratégie perdante du PQ

Sur les Plaines d’Abraham le 22 janvier, Mark Carney a dans les faits énoncé sa stratégie à lui face à un prochain référendum : « Les Plaines d’Abraham symbolisent un champ de bataille, oui, mais elles symbolisent aussi le lieu où le Canada a commencé à faire le choix historique de privilégier l'adaptation plutôt que l’assimilation, le partenariat plutôt que la domination, la collaboration plutôt que la division ». En d’autres mots, il a réitéré l’approche fédérale depuis toujours : on offre aux Québécois le « partenariat » forcé, ou alors la répression militaire, les deux choses allant naturellement de pair.

PSPP a rétorqué que Carney « ne se rend même pas compte qu’il s’inscrit dans la longue tradition de colonialistes depuis Lord Durham » et que son discours « ne peut mener qu’à l’indépendance du Québec ». Le discours de Carney était effectivement celui d’un colonialiste méprisant, mais il se rendait très bien compte du message qu’il envoyait. Les discours libéraux sur le partenariat des « deux peuples fondateurs » existent depuis l’écrasement des Patriotes, et ils sont toujours basés sur le sous-entendu que le Québec reste de force dans le « Canada uni ». Le multiculturalisme trudeauiste, dont Carney cherche parfois à se distancier, était une approche un peu différente, mais ça revient fondamentalement à la même chose : donner le « choix » aux Québécois de consentir à disparaître au sein du Canada, ou alors être écrasés par la force.

Et peu importe qui contrôle la Maison-Blanche, ça a toujours été clair que l’impérialisme américain s’oppose à l’indépendance du Québec. Mais la stratégie du PQ n’est pas de préparer la lutte anti-impérialiste, mais plutôt de faire appel à Washington et à Wall Street pour les « convaincre » que le Québec indépendant ne serait pas une menace, mais un partenaire fidèle — d’où l’insistance du PQ qu’un Québec indépendant resterait dans l’OTAN et dans l’accord de libre-échange ACEUM, et d’où ses déclarations de solidarité avec les buts de Trump au Venezuela et en Iran.

Face aux menaces des fédéralistes, le PQ élabore plutôt des tas d’études économiques sur la viabilité d’un Québec indépendant : récupération des impôts du fédéral, dette comparable aux pays du G7, ressources naturelles, industrielles, etc. Dans l’abstrait tout cela est vrai. Mais nous ne vivons pas dans l’abstrait : l’argument de la catastrophe économique n’est pas le fait d’une mauvaise ventilation comptable, mais de l’hostilité inéluctable de l’impérialisme envers un Québec indépendant. En d’autres termes, si la catastrophe économique ne vient pas d’elle-même, le Canada et les États-Unis vont la provoquer, et par la force militaire s’il le faut. Et à ça, le PQ n’a aucune réponse.

C’est ici que la gauche doit intervenir et proposer une stratégie entièrement différente, basée sur la mobilisation des travailleurs. C’est la classe ouvrière du Québec qui constitue la force motrice de la lutte de libération nationale : les luttes ouvrières et la lutte pour l’indépendance avancent et reculent ensemble. Mais le PQ se targue plutôt de mobiliser « tous les Québécois » : il comprend qu’il a besoin de l’appui des syndiqués, mais s’oriente en même temps sur les milieux d’affaires. Mais ces derniers sont des ennemis de la libération nationale. Compter sur le Québec inc. ou sur la haute finance américaine pour appuyer l’indépendance est une stratégie perdante. Ce que la gauche doit bâtir, c’est un parti des travailleurs qui cherche à arracher la direction de la lutte des mains du PQ.

Et une approche ouvrière ne se limite pas au Québec. Devant les menaces, il est crucial de mobiliser au moins une partie des travailleurs au Canada anglais et aux États-Unis pour soutenir la libération du Québec. C’est sûr que ce ne sera pas facile — les travailleurs au Canada sont particulièrement imbus d’unité nationale et leurs dirigeants syndicaux capitulent au libéralisme canadien. Mais même une mobilisation modeste de syndiqués dans le Canada anglais — contre la Loi sur la clarté par exemple — ferait réfléchir le fédéral. C’est aussi le rôle de la gauche de mobiliser ces travailleurs en leur faisant comprendre que l’oppression nationale du Québec signifie aussi leur oppression à eux.

Le PQ et les immigrants

Parizeau avait dit que « l’argent et des votes ethniques » ont fait perdre le référendum de 1995. Il y avait une part de vérité là-dedans, mais son speech a surtout renforcé la méfiance des minorités culturelles du Québec envers le projet indépendantiste. Depuis, le PQ n’a fait qu’approfondir cette méfiance en s’arrimant sur les campagnes réactionnaires de la droite, contre les musulmans en particulier. De la « Charte des valeurs » de Pauline Marois au soutien de PSPP aux visées réactionnaires de la CAQ comme les lois 21 et 94, le PQ pousse les immigrants dans les bras du libéralisme fédéraliste, au grand plaisir des dirigeants canadiens.

Québec solidaire et d’autres à gauche critiquent le manque d’« inclusivité » du PQ. Mais cela n’a aucun écho dans la classe ouvrière, qui soutient généralement les restrictions sur l’immigration, ainsi que la « laïcité ». Les raisons pour cela sont multiples et complexes, et ne peuvent pas être réduites simplement à l’arriération ou au racisme (même si ces choses jouent un rôle). Pour l’immigration, c’est la réalité que le fédéral a toujours cherché à l’utiliser pour noyer le Québec. L’explosion de l’immigration sous Justin Trudeau s’est aussi produite dans le contexte d’une économie canadienne chancelante : même si elle n’est pas la cause fondamentale de ces fléaux, c’est évident qu’elle a empiré la crise du logement et les ruptures dans les services publics, en plus de contribuer au déclin du français à Montréal. Ce sont là des réalités auxquelles les travailleurs font face tous les jours, et ne sont pas des inventions du PQ. Simplement dénoncer le « racisme » ou appeler à « l’ouverture des frontières » comme le font certains à gauche ne va convaincre personne et renforcer l’impression que les militants vivent sur la planète Mars. Si on doit s’opposer au racisme anti-immigrant, c’est d’un point de vue de classe, en faisant comprendre aux travailleurs québécois « de souche » que défendre les minorités culturelles et religieuses est un moyen de renforcer leurs luttes à eux.

C’est similaire sur la question de la laïcité. C’est vrai que les nationalistes de la CAQ et du PQ font de la démagogie raciste sur le dos des minorités musulmanes (dont plusieurs sont francophones !). Mais encore une fois, les travailleurs québécois embarquent là-dedans pour des raisons bien précises. La séparation de l’Église catholique de l’État québécois fut durement acquise dans la Révolution tranquille et est légitimement prisée par les Québécois et, surtout, les Québécoises. On doit combattre l’oppression raciale et religieuse dans la société, mais on n’avancera pas en niant les aspects progressistes de la lutte pour l’indépendance et de la Révolution tranquille.

Il y a pourtant des arguments très puissants pour rallier les minorités du Québec à la lutte de libération nationale : celle-ci est une lutte anti-impérialiste dans laquelle les gens originaires du Sud global ont un intérêt évident. Au moment d’écrire ces lignes, il est urgent de mobiliser les travailleurs du monde entier en défense de l’Iran sous attaque impérialiste, de défendre Cuba et d’appeler à la libération de Maduro des mains de ses geôliers américains. Avec ses positions pro-étatsuniennes, le PQ ne fait au contraire que mobiliser les néo-Québécois qui sauraient lier la lutte du Québec avec celle de tous les peuples opprimés de la terre.

Les points ci-dessus ne sont qu’un bref aperçu des tâches des marxistes sur la question nationale. Mais en ce moment, la gauche n’a rien de sérieux à proposer. Certains groupes, comme l’Action socialiste de libération nationale, capitulent à la stratégie du PQ. D’autres comme le Parti communiste révolutionnaire évitent la question et refusent d’appuyer l’indépendance, ce qui est un cul-de-sac total. Assez de tergiversations ! Il faut une alternative ouvrière au Parti québécois !