https://iclfi.org/pubs/ro/7/trotskystes
Alors que la gauche québécoise des années 1970 se scindait entre le soutien ouvert au Parti québécois d’un côté, et le rejet de la lutte pour la libération nationale de l’autre, des petits groupes qui se réclamaient du trotskysme durant cette période ont bien tenté de virer le mouvement dans une direction révolutionnaire basée sur le programme de la Quatrième Internationale de Léon Trotsky et l’application des principes de la révolution permanente au Québec. Mais leur échec fut total, parce que leurs programmes, souvent corrects en théorie, demeuraient généralement lettre morte dans la pratique. Confrontés aux tourbillons puissants des luttes de la Révolution tranquille, ils se fondirent à peu près tous sans traces dans le mouvement général ou alors, dans certains cas, gardèrent une attitude sectaire qui les coupait de toute influence réelle (notre tendance à nous tombant dans cette dernière catégorie, mais nous y reviendrons). Nous nous attarderons ici sur ces mouvements parce qu’il est essentiel pour les nouvelles générations de militants trotskystes aujourd’hui et dans l’avenir de comprendre ce qui s’est passé et de ne pas répéter les mêmes erreurs.
Les trotskystes étaient présents au Canada anglais depuis la fin des années 1920. Il y eut une brève tentative de s’implanter au Québec dans les années 1940, mais ce fut un échec, les quelques militants recrutés s’étant plutôt dissous dans la bureaucratie syndicale « militante » de la Fédération des unions industrielles du Québec, un des ancêtres de la FTQ. Dans les années 1960, la League for Socialist Action (LSA) était dirigée à Toronto par Ross Dowson. Celui-ci était notoire dans le courant trotskyste pour ses positions particulièrement droitières d’adaptation au CCF/NPD au Canada anglais, dans lequel la LSA faisait de « l’entrisme profond » depuis toujours. Au milieu des années 1970, Dowson scissionnera lui-même de la LSA pour former un groupe encore plus droitier qui s’enterrera pour toujours dans le NPD.
Pour donner un contexte plus large, il faut aussi comprendre que la Quatrième Internationale fondée par Trotsky en 1938 n’existait plus formellement depuis le début des années 1950 et politiquement, franchement, depuis la Deuxième Guerre mondiale. Tous les aléas, scissions, déchirements et dégénérescences qui ont marqué le mouvement trotskyste durant cette période ne peuvent absolument pas être expliqués en détail ici. Mais disons qu’après l’extermination de ses meilleurs dirigeants par des agents staliniens ou les camps de la mort nazis dans les années 1930-40 et, évidemment, l’assassinat de Trotsky lui-même par un sbire de Staline en 1940, le programme trotskyste véritable a essentiellement disparu comme force politique active dans le monde. Beaucoup, beaucoup de groupes ont tenté et tentent toujours de recréer ce programme, mais avec peu de succès à date. Une des tâches des trotskystes aujourd’hui est justement de regrouper ces forces autour du programme léniniste-trotskyste véritable qui animait la Quatrième Internationale, et de la reforger — notre série sur la Révolution tranquille au Québec (page 16) s’inscrit d’ailleurs comme contribution modeste, mais, croyonsnous, essentielle à ce travail international.
Toujours est-il qu’au début des années 1960, deux tendances « trotskystes » rivales s’étaient entendues pour se regrouper à l’international dans une organisation nommée le « Secrétariat unifié de la Quatrième Internationale » (SU). Ces deux tendances étaient dirigées d’un côté par le Socialist Workers Party américain, dont la LSA était le satellite canadien, et, de l’autre, par la tendance autour d’Ernest Mandel en Europe, qui dirigeait ce qui restait du squelette organisationnel de la Quatrième Internationale à Paris. Loin d’être sur une base trotskyste, leur ralliement était essentiellement sur un accord de soutien acritique à la bureaucratie stalinienne à Cuba, entre autres. En même temps, pour faciliter leur fusion, ils balayèrent sous le tapis tout un tas de différences politiques, qui allaient éventuellement leur péter au visage et créer d’autres scissions, refusions, etc., dans les années subséquentes. Longue histoire courte — plus de détails sont disponibles dans une brochure que notre tendance avait publiée dans les années 1970, « Genèse du pablisme » (mais qu’il faut aussi lire avec un œil critique). À tout événement, tout cela eut un impact direct sur l’histoire du trotskysme au Québec dans les années 1960-70, autant sur son aspect organisationnel fractionné que sur les programmes et pratiques politiques de ces groupes, et sur leur échec éventuel.
En 1962, la LSA recruta à Toronto un jeune de 18 ans, fils d’anciens militants trotskystes, et qui parlait déjà un peu le français, Mike Mill. La LSA voyant une opportunité de retourner au Québec avec la montée de la Révolution tranquille, Mill et un autre jeune cadre torontois du nom de Richard (ou Dick) Fidler fondèrent la Ligue socialiste ouvrière (LSO) à Montréal, aile québécoise de la LSA. Mill (qui se fit dorénavant appeler Michel) se lança rapidement dans le travail militant, contribuant entre autres à fonder et diriger le Mouvement de libération populaire avec les futurs felquistes Pierre Vallières et Charles Gagnon. Le MLP ne rompit pas réellement avec les politiques nationalistes de gauche de Parti pris et de la première mouture du FLQ, mais tentait d’y donner une coloration plus « prolétarienne » (une analyse sérieuse du MLP devra être entreprise dans l’avenir). En 1968, Michel Mill se trouvait à la tête des grèves étudiantes de l’automne, inspirées par Mai 68 en France, et était positionné comme l’opposant de gauche le plus en vue à la direction étudiante officielle alors entre les mains du futur ministre péquiste Claude Charron, qui le détestait d’ailleurs royalement. En 1969, Mill joua un rôle central dans le grand mouvement pour un McGill français. Avec cette influence, il recruta un groupe de jeunes Québécois au mouvement de jeunesse de la LSO, qui formera la base des militants trotskystes au Québec dans les années 1970.
À la fin des années 1960, le « Secrétariat unifié » récoltait les fruits de la fusion non principielle de 1963 et s’entre-déchirait à qui mieux mieux dans le monde entier. En gros, la montée de la radicalisation partout dans le monde dans les années 1960 avait provoqué des réalignements profonds, alors que d’un côté le SWP américain devenait de plus en plus conservateur et « respectable », tandis que l’aile Mandel en Europe s’enthousiasmait pour les mouvements guérilléristes et de la jeunesse turbulente, particulièrement sous l’impact de Mai 68. Les jeunes loups du SU tels qu’Alain Krivine et Tariq Ali (le « Street Fighting Man » des Rolling Stones) étaient propulsés au titre de « vedettes » radicales en Europe. Michel Mill était dans ce moule, et tolérait de moins en moins la direction pépère du vieux social-démocrate Dowson. En août 1972, Mill et une grande partie de jeunes membres au Québec quittèrent la LSO et fondèrent le Groupe marxiste révolutionnaire (GMR), qu’il associa immédiatement à la fraction mandélienne du mouvement trotskyste. Un groupe au Canada anglais fit de même un an plus tard pour fonder le Revolutionary Marxist Group (RMG) (du RMG émergeront aussi les membres fondateurs de la Trotskyist League, section canadienne de la tendance spartaciste, dont notre Ligue trotskyste au Québec et au Canada est issue).
Pour terminer avec l’historique et les anagrammes, notons aussi qu’une autre tendance internationale, l’Organisation communiste internationaliste dirigée par Pierre Lambert en France, autre produit des scissions trotskystes des années 1950, allait également s’implanter au Québec en 1974 sous le nom de Groupe socialiste des travailleurs du Québec (GSTQ), dont un des dirigeants principaux, Roch Denis, est mentionné dans notre texte principal [« Révolution tranquille : une analyse marxiste, première partie », RO no 6, été 2025]. Le « parrain » du GSTQ à l’international n’était nul autre que l’auteur Pierre Broué, assez connu pour plusieurs livres sur l’histoire du trotskysme (tandis que Tariq Ali sera le « sponsor » du RMG au Canada anglais).
Bref, dans les années 1970, il n’y avait pas moins de trois groupes se réclamant du trotskysme au Québec : la LSO, le GMR et le GSTQ. La LSO, et Michel Mill en particulier, est d’ailleurs intervenue dans la grève générale de 1972, peu avant la scission qui fonda le GMR. La LSO et le GMR cherchaient explicitement à appliquer les leçons de la révolution permanente sur le terrain québécois, soutenant l’indépendance et s’opposant au PQ, qu’ils dénonçaient correctement comme un instrument de la bourgeoisie québécoise, qui ne rompra jamais avec le système impérialiste et qui constituait un obstacle à la libération nationale et sociale du Québec.
Sûrement, une telle analyse aurait dû avoir un impact majeur, sinon historique, en cette période quasi révolutionnaire au Québec. Et pourtant non. Tous ces groupes se sont envolés en fumée, ou alors ne vivotent plus qu’en groupuscules insignifiants aujourd’hui. Que s’est-il passé ? Fondamentalement, malgré leurs différences parfois importantes, aucun des groupes trotskystes n’a voulu affronter l’obstacle principal qui bloquait l’avancement des luttes au Québec : la bureaucratie syndicale nationaliste. De la même manière, ils ne cherchaient pas non plus à combattre les directions nationalistes, réformistes ou féministes bourgeoises qui dirigeaient les autres mouvements sociaux, que ce soit chez les étudiants, les femmes, les groupes communautaires, etc. Certes, ils critiquaient souvent ces directions dans leurs écrits, mais ils ne proposaient aucune alternative concrète et immédiate pour arracher la classe ouvriere de l’influence de ces dirigeants. Ils rationalisaient cela au mieux en expliquant que les luttes toujours montantes suffiront à exposer les bureaucrates syndicaux, par exemple, et qu’il suffisait au mieux de les mettre au défi d’être plus « militants », ce qui les exposerait aux yeux de la classe ouvrière, qui se tournerait alors spontanément vers les groupes d’extrême gauche pour leur donner une direction révolutionnaire. Mais ça c’est de la pensée magique.
S’adapter à la bureaucratie syndicale ou la « contourner » ? Voilà le contenu essentiel des grandes différences entre ces groupes. Mais le résultat était le même : la bureaucratie resta en place, et continua de trahir, menant toute la Révolution tranquille dans l’impasse. En scissionnant de la LSO qu’ils jugeait (avec raison) trop accommodante des directions en place, Michel Mill et le GMR s’orientaient par exemple vers la stratégie des « nouvelles avant-gardes » (surtout les étudiants) promulguée par les mandéliens européens. Dans un document fractionnel de juillet 1970, la minorité du LSA/LSO dirigée par Mill explique comment elle veut appliquer les stratégies adoptées par le SU au Congrès mondial de 1969 sur le terrain québécois :
« La nouvelle stratégie peut être définie simplement comme la construction de l’organisation révolutionnaire en dehors du mouvement ouvrier traditionnel en utilisant les secteurs périphériques et la nouvelle génération comme base. Il s’agit de renforcer l’organisation révolutionnaire en commençant par le mouvement étudiant, le mouvement nationaliste, le mouvement de libération des femmes, le mouvement de masse de la jeunesse, puis d’attirer peu à peu les secteurs les plus réceptifs de la classe ouvrière et d’atteindre ainsi finalement le centre industriel de la classe.... C’est seulement ainsi que nous pourrons briser le monopole du PQ et de ses alliés dans la bureaucratie syndicale sur la vie de la jeunesse québécoise et des militants ouvriers déjà influencés par la jeunesse. »
— « LSA/LSO Internal Discussion Bulletin no 10 » (septembre 1970, traduit par nous)
L’intervention dans les mouvements étudiants et autres est évidemment essentielle pour un parti révolutionnaire. Mais l’idée que la radicalisation de la jeunesse mènera d’elle-même au rejet de la bureaucratie syndicale pro-PQ par les travailleurs était complètement utopique (comme l’histoire l’a bien démontré).
Plus tard, dans son manifeste de 1976, l’approche du GMR envers la bureaucratie syndicale a évolué, mais le problème fondamental demeure :
« Pour lutter contre la bureaucratisation des syndicats, les révolutionnaires doivent favoriser le développement du militantisme et d’une vie syndicale intense. Ils doivent proposer l’élection de Conseils syndicaux élus en assemblée générale des syndiqués et constamment révocables par elle. Au niveau national, les révolutionnaires doivent en même temps construire une “tendance lutte de classes” dont le rôle sera de favoriser la transmission des informations sur les luttes, de faciliter l’extension de la solidarité prolétarienne. Cette tendance “lutte de classes” a pour but de lutter contre le conservatisme et de favoriser la propagation des idées révolutionnaires dans le mouvement syndical. Le GMR sera une des composantes de cette “tendance lutte de classes” qui devrait regrouper tous les militants syndicaux opposés à la bureaucratisation syndicale et décidés à mener un combat pour un Québec socialiste. »
Même s’il était sans doute le groupe marxiste le plus à gauche au Québec, la stratégie du GMR s’arrête ainsi là où elle ne devait que commencer : plus d’information, de démocratie, de militantisme, propager les idées socialistes dans les syndicats — toutes des choses absolument nécessaires évidemment. Mais jamais on ne met de l’avant une perspective qu’il faut lutter pour la direction du syndicat, contre la bureaucratie syndicale dans son ensemble, c’est-à-dire une stratégie lutte de classe dans chaque lutte quotidienne ainsi que pour la direction générale des syndicats, en opposition à la stratégie nationaliste-réformiste des bureaucrates. Confronter directement la bureaucratie syndicale dans la lutte, de façon tactiquement intelligente bien sûr, mais d’une manière qui ne laisse aucun doute dans la tête des travailleurs que les marxistes sont la tendance qui offre une véritable alternative à la bureaucratie, est la seule manière de gagner une influence sérieuse dans la classe ouvrière. Pas juste sur la base de propagande abstraite sur le socialisme du futur et les lendemains qui chantent, mais sur la capacité des communistes de diriger chaque lutte, si limitée soit-elle, dans une direction opposée aux politiques défaitistes des bureaucrates, tant sur le plan de la lutte économique que celui de la libération nationale.
Un autre débat entre ces différents groupes trotskystes est révélateur. Si la LSO appelait à un parti des travailleurs basé sur les syndicats, elle ne le faisait pas en conjonction avec une confrontation politique avec les bureaucrates syndicaux. Le GMR critiquait justement la LSO (et le GSTQ) pour leur capitulation aux bureaucraties syndicales (et au NPD au Canada anglais). Mais la réponse du GMR était généralement de s’opposer à tout appel à la construction d’un parti des travailleurs en tant que tel, qui pour eux serait nécessairement un obstacle réformiste dirigé par les bureaucrates. Mais il y avait bel et bien au Québec à cette époque un fort courant dans le mouvement ouvrier, y compris dans une section de la bureaucratie « de gauche », qui poussait pour la fondation d’un parti des travailleurs opposé au PQ. Évidemment que si un tel parti était dirigé par les bureaucrates, même « de gauche », il ne serait qu’un nouvel obstacle à la révolution ; mais rejeter d’avance la possibilité d’utiliser ce sentiment pour aider à briser l’influence de la bureaucratie syndicale qui refusait dans les faits de rompre avec la droite syndicale et le PQ était complètement sectaire. Mais c’est souvent ainsi que les différences entre les groupes trotskystes se réduisaient à des débats compliqués sur des slogans particuliers, alors que ces arbres leur cachaient la forêt : pour arracher la classe ouvrière de la direction des bureaucrates, il fallait confronter ceux-ci et montrer une voie alternative dans chaque lutte concrète des travailleurs. Il fallait démontrer au jour le jour que la bureaucratie syndicale était un obstacle même à leurs luttes les plus élémentaires et que seule une direction révolutionnaire pouvait mener vers la victoire. Mais c’est exactement ce qu’aucun de ces groupes ne faisait, s’entre-déchirant plutôt entre eux sur des slogans particuliers qui pouvaient tous très bien être appropriés, ou non, dépendant des circonstances concrètes particulières.
Sur la question nationale, les différences entre la LSO et le GMR étaient tout aussi confuses. En 1970, sans doute sous l’influence de Mill, la LSO résolut d’appeler à l’indépendance du Québec et adopta le slogan « Pour l’indépendance et le socialisme ». Mais Mill s’objecta quand la LSO ajouta l’appel « Pour un Québec indépendant et français », disant que c’était une adaptation au nationalisme. C’est vrai que la logique de la LSO était d’être sur la question nationale plus radicale que le PQ (qui n’était pas à l’époque en faveur des lois linguistiques), mais le slogan n’est pas nécessairement en soi une capitulation au nationalisme. Cela se passait en pleines batailles linguistiques contre la domination de l’anglais et les travailleurs québécois avaient un désir légitime de vivre en français dans leur propre pays. Dans ce contexte, un tel slogan jumelé à des appels aux travailleurs de rejeter la direction bourgeoise de la lutte de libération nationale pouvait être tout à fait approprié.
En fin de compte, le GMR adoptera l’excellent slogan « Pour la république des travailleurs du Québec ». Son manifeste du même nom publié en 1976 affirme justement que :
« Dans ce contexte, la tâche stratégique des révolutionnaires est double. D’une part, briser l’influence du PQ sur la classe ouvrière en s’attelant à la tâche de construire un Parti Révolutionnaire des Travailleurs. D’autre part, transformer la révolte anticapitaliste, en conscience de classe ; transformer l’appui à la perspective d’un État québécois indépendant en lutte pour un véritable État ouvrier, une République des Travailleurs du Québec. »
Mais les critiques du GMR envers le PQ se limitaient au fait que celui-ci était un parti bourgeois et que l’indépendance sous le PQ ne serait aucune forme de libération. C’est là un argument bien stérile qui ne répondait pas au sentiment dominant dans la classe ouvrière, qui savait que le PQ n’était pas « son » parti, mais qui comprenait que l’indépendance serait quand même mieux que rien et qu’on pourrait se battre plus tard contre la bourgeoisie nationaliste. Ce qu’il fallait démontrer plutôt, c’est que le PQ était en fait un obstacle non seulement à la libération sociale, mais aussi à la libération nationale !
De plus, la LSO pouvait facilement répondre aux critiques du GMR en disant que c’est lui qui capitulait au nationalisme bourgeois parce qu’il avait une position de principe contre un parti unifié dans l’État canadien, arguant qu’il fallait un parti révolutionnaire autonome au Québec (ainsi le GMR et le RMG se considéraient comme deux organisations séparées). En effet, isoler le prolétariat québécois de ses frères et sœurs du reste du Canada alors qu’ils combattent tous les deux l’ennemi qu’est la classe capitaliste canadienne est une capitulation aux divisions nationales qui existent dans ce pays. Une république ouvrière du Québec ne survirait pas longtemps sans l’appui de la classe ouvrière du reste de l’Amérique du Nord. Qui plus est, l’appui à la lutte de libération nationale du Québec est essentiel pour que les travailleurs anglo-canadiens eux-mêmes rompent avec le libéralisme anti-Québec dominant dans le reste du pays. Évidemment, l’idée d’un parti séparé au Québec reflétait le sentiment d’oppression subi par les militants québécois devant des organisations ouvrières chauvines ou indifférentes basées au Canada anglais (et y compris sans doute de chauvinisme au sein de la LSA elle-même). Mais la réponse des révolutionnaires est de combattre politiquement ces tendances, et non pas de scissionner et d’abandonner les militants de la nation dominante aux mains de dirigeants chauvins !
Des débats tout aussi stériles existaient aussi sur plusieurs autres questions. Dans le courant de la bataille qui mena à la formation du RMG au Canada anglais, cette minorité reprocha à la LSA de capituler aux courants féministes bourgeois mainstream en ayant abandonné le slogan « Pour l’avortement libre et gratuit » au profit du plus consensuel « Pour l’abrogation des lois antiavortement » (la LSO/LSA voulait aussi être les féministes « les plus féministes »). Le RMG fit remarquer justement que la LSA s’adaptait ainsi au féminisme bourgeois, mais rejetait simplement le deuxième slogan qu’elle jugeait réformiste au profit du premier qu’elle jugeait « révolutionnaire ». Mais arracher la lutte de libération des femmes des mains des féministes bourgeoises n’était pas simplement une question de mots d’ordre (et les deux sont parfaitement corrects dans l’abstrait). Il faut plutôt démontrer pourquoi celles-ci sont un obstacle à la libération de la femme, et encore une fois le démontrer concrètement en guidant le mouvement des femmes à chaque tournant vers une direction révolutionnaire.
GMR et RMG capitulaient d’ailleurs à leur propre façon aux courants féministes. Tout comme pour le parti séparé au Québec, ils faisaient la promotion d’un mouvement « autonome » des femmes séparé du parti révolutionnaire et qui exclut les hommes. Ces positions (aussi adoptées par les féministes radicales du Front de libération des femmes [FLF] au Québec à l’époque, et répétées dans la gauche maintes fois depuis) sont également une réaction au rôle subordonné de « secrétaires » que les femmes subissaient dans la gauche. Au Québec, les supporters femmes de Parti pris ou du FLQ par exemple se trouvaient constamment reléguées au second rang, à des tâches administratives, etc. Cette situation est la réflexion du nationalisme bourgeois auquel ces groupes s’adaptaient. Mais une organisation révolutionnaire doit se donner comme tâche de briser de telles pratiques par la compréhension qu’il n’y aura aucune révolution prolétarienne sans l’apport complet des femmes révolutionnaires, y compris aux niveaux les plus élevés de la direction. L’idée de groupes « autonomes » des femmes est ancrée dans la notion que les femmes doivent être « protégées » du machisme et du chauvinisme avant, pendant et après la révolution. Mais la meilleure « protection » est la pleine participation des femmes dans le mouvement révolutionnaire, pas dans des petits groupes séparés qui parlent « d’affaires de femmes ». Ces conceptions sont en fait une capitulation aux notions bourgeoises de divisions des sexes. L’ennemi des femmes n’est pas les hommes, mais le système capitaliste. Oui, les femmes subissent une oppression spécifique et les organisations révolutionnaires doivent bâtir un mouvement révolutionnaire des femmes (incluant les hommes, les non-binaires, trans, etc., qui veulent y contribuer), mais comme partie prenante du mouvement révolutionnaire, pas séparées dans leur coin.
En fin de compte, les groupes trotskystes au Québec sont disparus parce qu’ils ne se sont pas directement confrontés aux directions traîtres du mouvement ouvrier ni aux stratégies fausses et confuses des autres mouvements des opprimés. Les pratiques du GMR, de la LSO et du GSTQ ont évolué au fil du temps (ce qui précède est loin d’être une analyse exhaustive), mais jamais ils n’ont su mettre de l’avant le programme trotskyste dans les luttes concrètes du prolétariat contre les trahisons inévitables des bureaucraties pro-PQ ou autres. À chaque tournant ils capitulaient ou contournaient le problème. La gauche actuelle au Québec (par exemple le Parti communiste révolutionnaire ou Alternative socialiste) fait essentiellement la même chose, malgré leurs grandes divergences apparentes, entre autres sur la question nationale. C’est un cycle qui doit être brisé si on veut faire avancer la révolution au Québec et au Canada.
Finalement, on doit dire aussi franchement qu’avec, entre autres lacunes, la position chauvine de notre tendance qui s’opposait à l’indépendance du Québec jusqu’en 1995 (et seulement alors pour corriger cette position de façon centriste), toute possibilité de jouer un rôle dans le développement de la gauche québécoise nous était fermée d’emblée. On ne peut que regretter que ce soit seulement plus de 50 ans après l’apparition du GMR, le groupe trotskyste le plus à gauche au Québec à l’époque, que nous soyons aujourd’hui en mesure de présenter le programme sur la base duquel nous aurions pu lutter politiquement avec ses membres et, qui sait, peut-être fusionner et acquérir les forces pour lancer un véritable parti des travailleurs luttant pour une république ouvrière du Québec. Cette tâche demeure devant nous.

