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Dans la première partie (RO no 6, été 2025), nous avons développé les origines de la Révolution tranquille et établi que c’est l’éveil du mouvement ouvrier qui a permis de casser le carcan du duplessisme et l’ouverture d’une période de progrès social et national. Nous avons aussi vu comment la bourgeoisie québécoise, faible et dominée, a utilisé l’impulsion du mouvement ouvrier pour se hisser à la tête du mouvement — menant à l’élection du gouvernement Lesage. Nous avons expliqué comment le Parti libéral a pu mettre en place un grand nombre de mesures progressistes dû à l’impulsion du mouvement ouvrier et comment ce même gouvernement a cherché à contenir et mater cette même impulsion ouvrière. Cette deuxième partie touchera surtout sur la gauche durant les évènements de la fin des années 1960 et du début des années 1970, avant l’élection du PQ.

Parti pris et le « soutien tactique » à la bourgeoisie québécoise

De tous les groupes de gauche qui se sont penchés sur les questions posées au début de la Révolution tranquille, celui qui gravite autour de la revue Parti pris (1963-1968) s’est sans aucun doute imposé comme pôle d’attraction pour la génération de cette époque. Les jeunes révolutionnaires attirés par la revue étaient en quête d’une orientation politique qui allierait « indépendance et socialisme ». Il est donc intéressant de montrer en quoi Parti pris a échoué à développer une position authentiquement révolutionnaire alliant « question nationale » et « question sociale » — échec ensuite répété chez tous les autres groupes de gauche au Québec, comme nous le verrons.

Face aux réformes socio-économiques mises en place par le gouvernement Lesage, Parti pris s’est heurté de plein fouet aux contradictions de la Révolution tranquille. Il affirmait dans un éditorial :

« Déjà, pour combattre la mainmise étrangère sur notre économie, elle [la bourgeoisie québécoise libérale] doit recourir à l’État québécois, ce qui, en définitive, favorise l’indépendance et le socialisme. Seulement, la bourgeoisie au pouvoir ne peut pas être cohérente avec cette ligne d’action : ce serait travailler à sa propre destruction. »

— Jean-Marc Piotte, « Parti pris, le RIN et la révolution », Parti pris, vol. 1, no 3 (décembre 1963, souligné par nous)

Parti pris pouvait voir l’un des aspects de la position contradictoire de la bourgeoisie québécoise — son utilisation des leviers de l’État contre l’oppression nationale et les mesures progressistes qui en découlaient — mais il en tirait la conclusion erronée que les actions de cette bourgeoisie ne pouvaient être que progressistes. Parti pris niait l’autre aspect de cette situation contradictoire : c’est cette même bourgeoisie qui contenait et réprimait la montée de la classe ouvrière et faisait obstacle à la lutte pour l’indépendance et le socialisme.

Plutôt que de lutter pour accentuer les aspirations de la classe ouvrière et les dresser contre la bourgeoisie québécoise, Parti pris était donc naturellement conduit à une position de « soutien tactique » à la bourgeoisie libérale :

« Le Parti [révolutionnaire] devrait appuyer le RIN [Rassemblement pour l’indépendance nationale], le PSQ [Parti socialiste du Québec] et le parti Libéral (à moins, bien sûr, que l’un de ces deux premiers partis ne puisse devenir révolutionnaire) contre l’Union Nationale, le Crédit Social et le PRQ [Parti républicain du Québec, scission de droite du RIN], afin d’accentuer chez les premiers l’ouverture à gauche. »

— Jean-Marc Piotte, « Parti pris, le RIN et la révolution », Parti pris, vol. 1, no 3 (décembre 1963)

Qualifié de « compromis tactique », le soutien au Parti libéral ne faisait que transformer le mouvement socialiste en appendice de la bourgeoisie libérale. En d’autres mots, la ligne de Parti pris était une capitulation à la bourgeoisie — une admission que le mouvement socialiste n’aurait pas de rôle décisif à jouer pour toute une période historique.

Pour justifier cette capitulation, Parti pris développa, dans le contexte du Québec, le même argumentaire qui fut soulevé par les menchéviks russes pour justifier leur soutien à la bourgeoisie libérale, et qui sera repris par les staliniens par la suite pour justifier leurs trahisons des révolutions coloniales partout dans le monde : d’abord une alliance avec la bourgeoisie « progressiste » supposément pour se libérer de l’impérialisme, puis alors peut-être dans un deuxième temps, la lutte pour le socialisme. Le Manifeste de 1964 de Parti pris affirmait ainsi :

« La lutte contre la bourgeoisie nationale ne pourra commencer vraiment que lorsque cette bourgeoisie aura elle-même acquis la souveraineté de l’État dans lequel elle s’incarne, nous battre contre elle à l’heure actuelle ce serait attaquer le pantin sans voir la main qui l’agite ; l’indépendance, victoire contre l’impérialisme colonial est un préalable à la révolution socialiste chez nous. »

Il ajoutait :

« Nous sommes malgré nous les alliés objectifs de la bourgeoisie nationale quant à cette première phase de la lutte ; et nous nous devons de la soutenir et de la pousser de l’avant dans son entreprise réformiste. »

— Parti pris, « Manifeste 1964-1965 », vol. 2, no 1 (septembre 1964)

Parti pris se servait donc du fait que la révolution au Québec comporterait un aspect démocratique bourgeois (la création d’un État indépendant), pour céder la direction de cette lutte à la bourgeoisie québécoise. Dans son livre La révolution permanente, Léon Trotsky a réfuté cette conception qui sépare mécaniquement les étapes « bourgeoise » et « socialiste » dans la lutte de libération nationale, expliquant par exemple :

« Dans les conditions de l’époque impérialiste, la révolution démocratique nationale ne peut être victorieuse que si les rapports sociaux et politiques d’un pays sont mûrs pour porter au pouvoir le prolétariat en qualité de chef des masses populaires. Et si les choses n’en sont pas encore arrivées à ce point ? Alors la lutte pour la libération nationale n’aboutira qu’à des résultats incomplets, dirigés contre les masses travailleuses » (souligné par nous).

En d’autres mots, s’il est indéniable que la lutte pour un État séparé constitue une étape dans le développement de la conscience révolutionnaire de la classe ouvrière québécoise, toute la stratégie révolutionnaire repose sur l’impératif de lui faire comprendre qu’elle ne doit en aucun cas s’appuyer sur la bourgeoisie pour mener ce combat — lui faire comprendre que la bourgeoisie constitue un frein à son avancement. Elle doit au contraire lier cette tâche avec sa propre lutte pour la prise du pouvoir, pour réaliser « la transformation de toute la nation sous la direction du prolétariat » (La révolution permanente). Mais la ligne de pensée de Parti pris a assuré que les progrès de la Révolution tranquille n’aboutissent en fin de compte… « qu’à des résultats incomplets, dirigés contre les masses travailleuses » !

En définitive, c’est tout le dénouement de la Révolution tranquille qui a démontré la banqueroute de la conception menchévique de Parti pris : une « première phase » où la classe ouvrière se voit subordonnée à la bourgeoisie, qui torpille en fait la lutte pour l’indépendance en réprimant et divisant la classe ouvrière et en limitant cette lutte à ce que les impérialistes eux-mêmes considèrent comme « acceptable » ; puis une deuxième phase qui se fait toujours attendre, dans un contexte de défaite, de démoralisation et d’attaques croissantes de la bourgeoisie pour défaire ce qu’il reste de gains de la Révolution tranquille.

Parti pris va cesser publication en 1968, alors que le PQ est créé. Plusieurs de ses militants vont y entrer — ce qui était au final la conclusion logique du « soutien tactique » à la bourgeoisie. C’est une tragédie qu’une génération de militants qui gravitait autour de cette revue ait été perdue en l’absence d’un pôle révolutionnaire qui, en luttant contre leurs conceptions politiques, ait pu les gagner à un programme authentiquement marxiste pour l’indépendance et le socialisme.

« Réaction tranquille » et radicalisation des luttes

Comme nous l’avons vu, aucune des aspirations nationales et sociales ne fut satisfaite par le régime de Jean Lesage. Et elles ne pouvaient l’être. Les libéraux ont perdu le pouvoir en 1966 non pas parce qu’ils ont fait « trop et trop vite », mais bien parce qu’ils ont fait « trop peu et trop tard » pour satisfaire la soif grandissante de libération nationale et sociale qui animait la classe ouvrière. De 1964 à 1976, la Révolution tranquille entre donc dans une phase qui se caractérise par une explosion d’opposition aux gouvernements et dans laquelle s’enclenche un mouvement tâtonnant vers l’indépendance de classe, en direction contraire à la subordination initiale de la classe ouvrière à la bourgeoisie nationaliste. Cette brèche laissait entrevoir des opportunités réelles et considérables pour que la gauche puisse gagner la direction de la classe ouvrière sur une base révolutionnaire.

L’« union » que la bourgeoisie québécoise avait établie en 1960 avec les travailleurs québécois par l’entremise du Parti libéral, des bureaucraties syndicales et des intellectuels progressistes se désagrégeait de toute part. D’abord, le mouvement ouvrier devait se confronter au gouvernement Lesage dans toutes ses demandes : pour la syndicalisation du secteur public (« la reine ne négocie pas avec ses sujets » dixit le premier ministre), sur le Code du travail en 1963-1964, contre la collusion rampante entre le Parti libéral et les grands boss lors des grèves du secteur privé, etc. La tendance se maintient et s’envenime après le retour de l’Union nationale de Daniel Johnson en 1966. Cette année établit d’ailleurs un record de grèves dans tout le Canada, en grande partie sous l’impact des luttes au Québec. La fin des années soixante dans son ensemble vit une succession de conflits tous plus durs les uns que les autres : enseignants, postiers, chauffeurs de taxi, Hydro-Québec, autobus et métro à Montréal, Seven-Up, Domtar, industrie de la construction, General Motors à Sainte-Thérèse, etc.

C’est aussi au cours de cette période que la lutte pour l’indépendance nationale gagne du terrain. Nous avons déjà mentionné le groupe autour de Parti pris, ouvertement indépendantiste, et il y avait d’autres forces politiques qui propageaient cette idée dans la société et dans la classe ouvrière. Le RIN, premier parti souverainiste créé en 1960, pouvait rassembler des centaines de manifestants contre l’oppression anglophone, que ce soit au CN (l’« affaire Gordon »), à Air Canada, ou contre la visite de la Reine à Québec où ils confrontèrent une répression policière sauvage en 1964 lors du « samedi de la matraque ». C’est aussi durant cette période que la lutte pour la libération nationale se pose de façon particulièrement explosive sur la question de la langue, notamment avec les conflits interethniques entre francophones et Italiens à Saint-Léonard : ces derniers, face aux privilèges de l’anglais et au statut inférieur des Québécois, et manipulés par des démagogues anglophones, refusaient d’envoyer leurs enfants à l’école française. Il y eut aussi l’Opération McGill français et les premières lois linguistiques comme le Bill 63. Ces luttes viennent alimenter ou se souder carrément à celle de la classe ouvrière, lui faisant de plus en plus prendre conscience que la seule solution à son oppression nationale c’est l’indépendance, ce qui galvanise réciproquement la lutte générale de la classe ouvrière en lui insufflant un dynamisme considérable.

Évidemment, ces luttes québécoises sont liées au contexte mondial. Dans les années soixante, toute la planète est traversée de luttes de libération. La Révolution cubaine, la guerre du Vietnam et les manifestations de masses contre l’impérialisme américain, Mai 68 en France, le mouvement palestinien, les mouvements de libération des noirs américains, etc., etc. : le monde est en pleine ébullition et, tant au niveau politique que culturel, le vieil ordre conservateur craque de partout. Tout cela alimente la lutte des Québécois pour leur libération.

Le bouillonnement à la base de la société québécoise va aussi pousser la classe dirigeante à s’adapter. Déjà, en 1966, Daniel Johnson avait « clignoté » en direction des indépendantistes avec son slogan « Égalité ou indépendance » pour reprendre le pouvoir. Il n’achèvera évidemment pas l’égalité nationale, et ne se battra pas pour faire avancer l’indépendance d’un pouce. Son gouvernement (dirigé par Jean-Jacques Bertrand après la mort de Johnson en 1968) se caractérisera plutôt par encore plus de répression, alimentant davantage la radicalisation grandissante.

Pour les membres les plus perspicaces de la classe dirigeante québécoise, il devient de plus en plus évident que rien de moins qu’une position résolue en faveur de l’indépendance ne sera suffisante pour se maintenir à la tête de toute cette ébullition sociale. Précipitée par l’impact gigantesque du « Vive le Québec libre » de Charles de Gaulle en 1967, la « scission au sommet » se produit lorsque René Lévesque claque la porte du Parti libéral pour fonder le Mouvement souveraineté-association (MSA). Cette optique de « souveraineté-association » se veut naïvement rassurante pour les capitalistes anglo-canadiens et américains et pour se positionner comme l’option « respectable » pour l’indépendance. Le MSA absorbera rapidement les autres formations souverainistes (le RIN à gauche et le Rassemblement national à droite) avec la fondation du PQ en 1968.

Ces bouleversements au Québec causent en même temps des changements majeurs dans la dynamique politique du Canada lui-même. Les dirigeants fédéraux du début des années 1960 n’avaient pas vraiment d’emprise sur ce qui se passait au Québec. Certes, la nationalisation de l’électricité les avait plutôt irrités, mais Lesage, ancien ministre fédéral, ne semblait pas une grosse menace à l’unité canadienne et les fédéraux pouvaient toujours dire au Québec « d’aller se faire voir » avec ses demandes de « réaménagement » des relations fédérales-provinciales. Mais maintenant le Québec est en ébullition ouvrière constante et il est sérieusement question de séparation. Pour les dirigeants canadiens-anglais, il faut maintenant directement faire face au « problème » du Québec.

La répression faisait évidemment partie des cartes, mais on se rendait compte que ça ne suffirait pas. Il fallait aussi regagner les Québécois au fédéralisme canadien : mais pas plus le vieux bouledogue conservateur Diefenbaker que le libéral Pearson, tous deux unilingues anglophones, n’avaient beaucoup d’attrait pour une population québécoise en plein éveil national. C’est plutôt du ferment même de la Révolution tranquille qu’est venu l’élément qui allait constituer la « solution » du Canada au séparatisme.

Pierre Elliot Trudeau était issu du courant intellectuel anti-duplessiste et en constituait son aile la plus farouchement antinationaliste et anti-indépendantiste. En 1965, avec les autres « trois colombes » Gérard Pelletier et l’ancien syndicaliste Jean Marchand, il fit le saut au Parti libéral fédéral en promettant de renouveler le Canada en une « cité » bilingue et multiculturelle dans laquelle les Canadiens français pourraient pleinement s’épanouir. Le projet indépendantiste était au contraire pour Trudeau une régression au tribalisme et aux « guerres sans fin » qui avaient marqué l’histoire humaine depuis des siècles :

« Ce n’est pas l’idée de nation qui est rétrograde, c’est l’idée que la nation doive nécessairement être souveraine....

« La démocratie ayant fait que tous les hommes sont égaux dans la nation, on veut maintenant que toutes les nations soient égales entre elles, et singulièrement que la nôtre soit souveraine et indépendante. On compte que la naissance de notre État-Nation libérera mille énergies insoupçonnées et que, par là, les Canadiens français pourront enfin entrer en possession de leur héritage. Bref, on croit à une énergie créatrice qui donnerait du génie à des gens qui n’en ont pas, et qui apporterait le courage et l’instruction à une nation indolente et ignorante....

« Il faut donc faire face au problème : comment — sans recourir à l’idée absurde et rétrograde de souveraineté nationale, — comment pouvons-nous préserver les valeurs nationales des Canadiens français ?

« Je l’ai dit plus haut : il faut divorcer les concepts d’État et de nation, et faire du Canada une société vraiment pluraliste et polyethnique. »

— « La nouvelle trahison des clercs », Cité libre, no 46 (avril 1962)

Ce projet « postnational » multiculturel allait constituer la base du libéralisme trudeauiste qui allait devenir l’idéologie dominante de la bourgeoisie canadienne. Il présageait même l’idéologie dominante du monde néolibéral dominé par les États-Unis qui s’établira suite à la chute de l’Union soviétique dans les années 1990-2000 — cet ordre mondial libéral que Donald Trump met aujourd’hui à la poubelle, au grand dam du Canada !

Cette idée d’un Canada postnational qui répandrait le bilinguisme from coast to coast et rayerait pour toujours les « deux solitudes » était évidemment une utopie — la réalité demeure que la classe dirigeante anglophone sera toujours dominante dans un « Canada uni ». Mais elle eut néanmoins un impact certain sur l’idéologie du Canada anglais, autrefois ouvertement dominée par le loyalisme britannique et le racisme ouvert envers les francophones, les catholiques, les autochtones et les immigrants non-Blancs : on voyait d’ailleurs jusqu’au moins les années 1950 des milliers de personnes marcher à Toronto et ailleurs dans les parades orangistes (mouvement issu de la réaction protestante en Irlande), quelque chose d’impensable de nos jours.

Cette transformation de l’idéologie libérale canadienne fut suffisamment crédible pour charmer une grande partie de l’électorat québécois, qui typiquement allait voter pour des nationalistes à Québec et le centralisateur Trudeau à Ottawa — ou, dans les mots d’Yvon Deschamps, pour « un Québec indépendant dans un Canada uni » !

Trudeau ne changera donc rien de fondamental à l’oppression nationale du Québec. Au contraire, il allait la renforcer. Dès après son élection comme chef libéral fédéral, Trudeau se pointe le soir du défilé de la Saint-Jean de 1968 à Montréal pour provoquer les indépendantistes, qui se font matraquer et gazer à ses pieds, au bas de la tribune, cherchant à prouver une dernière fois avant les élections du lendemain que c’est lui qui se tiendrait debout face à ces goddamned separatists.

Montée ouvrière et souverainiste d’un côté, une bourgeoisie canadienne qui cherche à reprendre l’initiative de l’autre, telles sont les forces sociales opposées qui devaient conduire à la crise d’Octobre. Il ne manquait plus qu’un catalyseur qui sera fourni par l’un des protagonistes centraux de la gauche québécoise durant cette période : le Front de libération du Québec.

Le FLQ et la crise d’Octobre

J’avais un chum qui était correct, lui
Mais je le vois pus, y est en prison dans le bout d’Québec
Y a mis des bombes quand y a perdu ses élections
Si j’m’ennuie trop, vous êtes ben mieux
Vous êtes ben mieux de faire attention là
    

— Beau Dommage, Le Blues d’la métropole (1975)

Dès sa création en 1963, le FLQ a attiré dans ses rangs parmi les combattants les plus courageux pour la libération nationale et sociale du Québec. S’inspirant des luttes de libération à Cuba, en Algérie et au Vietnam, les membres du FLQ pensaient que la voie pour l’émancipation nationale résidait dans la lutte de « guérilla urbaine ». Ils pensaient que le Québec avait besoin d’un réveil, d’une étincelle, et qu’ils fourniraient cela par des actions violentes et spectaculaires : « expropriations » de banques, saisie d’armes et attaques à la bombe visant des symboles du colonialisme britannique, de la domination du capital anglophone, et les boîtes à malle richement décorées de Westmount. Mais le problème du FLQ est qu’il restait dans le cadre d’une stratégie nationaliste, et non pas marxiste et lutte de classe : le fait qu’il ait employé le terrorisme individuel était simplement un symptôme de ce programme erroné — et ça s’avéra entièrement inefficace d’ailleurs.

Le FLQ s’est développé dans le contexte social que nous avons décrit dans la section précédente : les aspirations de la Révolution tranquille avaient frappé un mur avec les régimes de Lesage et de Johnson/Bertrand, notamment les aspirations nationales. Les membres du FLQ savaient que l’indépendance était la seule solution à l’oppression nationale du Québec, mais il ne leur semblait pas y avoir d’avenue « pacifique » pour celle-ci : dans les années 1960, tout mouvement indépendantiste se heurtait immédiatement à la répression. Pour les membres du FLQ, seule une lutte armée pouvait faire avancer la libération. Mais le FLQ partageait la même conception menchévique-stalinienne erronée que Parti pris : d’abord l’indépendance, dont la bourgeoisie nationaliste doit prendre la tête (même s’il faut lui mettre un fusil sur la tempe), puis seulement après la lutte pour le socialisme. Le FLQ voyait la formation du PQ comme un pas en avant et non pas comme un nouvel obstacle à la lutte de libération nationale. François Mario Bachand, l’une des voies « marxistes » au sein du FLQ, exprimait clairement cette position :

« Qu’est-ce qui “pogne” au Québec ? Le nationalisme. Pourquoi ? Parce que nous sommes une nation colonisée depuis plus de 200 ans et qu’il est normal, vu le phénomène de décolonisation mondiale et la situation objective chez nous, que nous passions nous aussi par cette étape avant d’arriver à une révolution sociale. Aucun pays n’a instauré le socialisme chez lui avant d’avoir obtenu son indépendance nationale… Nous devons appuyer activement le PQ aux prochaines élections. »

— cité dans Louis Fournier, FLQ : histoire d’un mouvement clandestin (2020)

La différence entre le FLQ et Parti pris était essentiellement tactique, portant sur la nécessité de la violence et du terrorisme pour « accélérer » la lutte pour l’indépendance. Ils étaient plus impatients, mais ils partageaient fondamentalement les mêmes conceptions nationalistes.

C’est donc tout naturellement que le FLQ annonça une « trêve » durant les élections du printemps 1970 afin de ne pas nuire au PQ. Mais le FLQ vit la goutte qui fit déborder le vase lorsque la carte électorale complètement déformée donna au PQ seulement sept députés malgré 23 % des voix. Ils réagirent en organisant en octobre l’enlèvement du diplomate britannique James Cross et du vice-premier ministre Pierre Laporte. Ce coup d’éclat se voulait l’étincelle qui embraserait la révolution sociale et nationale au Québec, comme leur manifeste, lu en direct à la télévision, conviait les travailleurs à le faire. Mais le manifeste ne cachait pas que leur action était conditionnée par l’échec électoral du PQ :

« Nous avons cru un moment qu’il valait la peine de canaliser nos énergies, nos impatiences comme le dit si bien René Lévesque, dans le Parti québécois, mais la victoire libérale montre bien que ce qu’on appelle démocratie au Québec n’est en fait et depuis toujours que la “democracy” des riches. La victoire du Parti libéral en ce sens n’est en fait que la victoire des faiseurs d’élections Simard-Cotroni. En conséquence, le parlementarisme britannique, c’est bien fini et le Front de libération du Québec ne se laissera jamais distraire par les miettes électorales que les capitalistes anglo-saxons lancent dans la basse-cour québécoise à tous les quatre ans. Nombre de Québécois ont compris et ils vont agir. Bourassa dans l’année qui vient va prendre de la maturité : 100 000 travailleurs révolutionnaires organisés et armés ! »

Tout le problème ici c’est que si la « democracy » se met à marcher pour le PQ, l’argument du FLQ tombe à terre : à mesure que l’arène électorale s’ouvre au PQ et qu’il apparaît que « le parlementarisme britannique » n’est pas complètement fini, la nécessité de l’action terroriste disparaît. (C’est là une différence fondamentale avec l’Irlande du Nord, où l’IRA provisoire se maintiendra pendant des décennies face au blocage total de débouchés politiques légaux pour les nationalistes.) Les politiques du FLQ se sont avérées un cul-de-sac parce qu’il ne voyait pas que la clé pour les révolutionnaires au Québec était de gagner la direction de la classe ouvrière et de sa lutte de libération nationale en luttant, parmi elle, pour démontrer que c’est la bourgeoisie nationale (dont le PQ) qui pose un frein et un obstacle à l’émancipation nationale et sociale. Au lieu de cela, ils se sont considérés comme le bras armé du mouvement nationaliste bourgeois. C’est pour ça que le FLQ s’est avéré un échec politique à long terme. À court terme, ça ne les a pas trop aidés non plus à faire face à la répression d’État qui allait s’abattre sur eux pendant et après Octobre.

En effet, le camp ennemi était bien préparé. Ayant élaboré des plans pour l’occupation militaire du Québec bien avant les enlèvements du FLQ, Trudeau y trouva le prétexte tout désigné. La Loi sur les mesures de guerre fut invoquée et l’armée occupa Montréal et la province. Les libertés civiles furent suspendues et des centaines de personnes emprisonnées, y compris des dirigeants syndicaux, des indépendantistes, des membres du PQ et même des artistes de renom, dont la plupart n’avaient rien à voir avec le FLQ. Prétextant un « complot » pour former un « gouvernement provisoire » dirigé par le PQ et les syndicats, le motif réel derrière cette invasion militaire était absolument clair : il s’agissait d’essayer d’écraser tout le mouvement indépendantiste au Québec et de casser l’élan de la classe ouvrière. Pierre Laporte sera finalement trouvé mort dans le coffre d’une voiture, et les membres du FLQ acceptèrent de libérer James Cross en échange de se voir accorder l’exil vers Cuba (ce qu’ils obtiendront, certains revenant au Québec des années plus tard désillusionnés face au caractère répressif du régime stalinien cubain). Les gouvernements du Québec et du Canada poursuivront une vendetta acharnée contre ces militants pendant des années.

À peu près tous les groupes de gauche ont fait leur critique du « terrorisme individuel » du FLQ : substitution pour les masses ; invitation à l’inévitable répression de l’État qui vous écrasera ; aliénation des travailleurs à cause des victimes collatérales innocentes des attaques terroristes. Tout cela est vrai, mais ce qu’aucun groupe marxiste n’a vraiment fait jusqu’à présent, c’est d’exposer les contradictions entre les intentions révolutionnaires des felquistes et leur programme : si la crise d’Octobre et sa répression ont porté un coup dur au FLQ, empêchant d’autres vagues terroristes après Octobre, à long terme c’est son programme politique nationaliste bourgeois qui l’a mené à l’échec.

Sommets et limites du syndicalisme de combat

Quel fut l’effet de la crise d’Octobre sur la trame générale de la Révolution tranquille ? D’un côté, la répression avait effectivement assommé la gauche, dont le FLQ et ceux qui gravitaient autour de lui, mais la situation était différente pour la classe ouvrière dans son ensemble. Certes, la crise avait aussi porté un coup au mouvement ouvrier, mais il lui fallut un an seulement pour revenir encore plus militant et unifié qu’il ne l’avait jamais été auparavant, galvanisé autour du dur conflit à La Presse en 1971. De l’autre côté, la crise eut aussi pour effet de recentrer cette gauche, initialement abasourdie par Octobre, autour de la classe ouvrière.

La force motrice derrière toute la Révolution tranquille, la classe ouvrière, ne pouvait pas être stoppée simplement par la matraque. Au contraire, la répression accrue eut pour effet d’accélérer le processus de radicalisation déjà rapide et profond que le mouvement syndical connaissait depuis le milieu des années 1960. Au début des années 1970, sous le régime libéral réactionnaire de Robert Bourassa, il y a maintenant une pression colossale provenant de la base des syndicats qui s’exerce sur leurs dirigeants et qui les force à s’adapter et à radicaliser leurs discours. En témoignent les manifestes à consonance radicale que publiera chacune des grandes centrales syndicales en 1971 et 1972 : L’État, rouage de notre exploitation (FTQ), Ne comptons que sur nos propres moyens (CSN) et L’école au service de la classe dominante (CEQ). C’est dans cette période que le redoutable Michel Chartrand devint une vedette du mouvement syndical et que Marcel Pepin de la CSN poursuivait son « Deuxième front » cherchant à combiner les luttes syndicales avec un mouvement pour changer la société en profondeur. Le journaliste Nick Auf der Maur, qui a fourni un portrait vivant du mouvement ouvrier pendant ces années, fera remarquer que :

« Cette opposition parlementaire [le PQ] était éclipsée par une autre, extraparlementaire et encore plus forte et plus radicale celle-là, basée sur le mouvement syndical. Lorsque les syndicats se mirent en avant-scène en 1971, ils représentaient plus que la renaissance du peuple canadienfrançais ; ils représentaient aussi un mouvement sérieux pour un nouveau type de société. Ils se dressaient non seulement contre la domination anglaise du Québec, mais contre le système politique dans son ensemble. »

— Quebec : A Chronicle 1968-1972 (1972, traduit par nous)

On assiste donc à une dynamique fortement contradictoire au sein du mouvement ouvrier. D’un côté, nous avons vu ce tâtonnement vers l’indépendance de classe, enclenché avec la rupture d’avec le Parti libéral et s’exprimant de façon de plus en plus explosive. Mais de l’autre côté, cette explosion de la classe ouvrière est toujours sous la direction d’un programme nationalisteréformiste des dirigeants syndicaux qui tirent dans une direction diamétralement opposée, vers la collaboration de classe, qui s’exprimera bientôt avec leur soutien au PQ. Ce processus contradictoire va atteindre son paroxysme avec la grève générale de 1972. La grève va marquer le sommet historique de la combativité ouvrière au Québec qui n’a pas encore été franchie depuis, notamment parce que la grève générale marque l’extrême limite d’un programme économiste-syndicaliste (le « syndicalisme de combat »), qui n’est pas en rupture avec le nationalisme bourgeois en tant que tel, mais représente essentiellement sa version ouvrière « militante ».

Ce qui débuta comme un front commun des centrales syndicales à l’occasion des négociations du secteur public au début de 1972 va rapidement s’accentuer et se transformer en une situation aux allures prérévolutionnaires. Les travailleurs, qui se butent à un refus catégorique du gouvernement face à leurs demandes principales (centralement un salaire de 100 $ par semaine), vont défier les décrets et lois de retour au travail, menant à l’emprisonnement des chefs syndicaux (qui eux-mêmes avaient appelé à mettre fin aux grèves) et à l’explosion de toute la province en grève générale spontanée en mai. Les travailleurs — menés cette fois par le prolétariat industriel dans le secteur privé, dont les Métallos et la construction — vont prendre contrôle de villes entières (notamment Sept-Îles où la police sera mise en déroute et n’aura plus force de loi) ; les travailleurs prendront contrôle des stations de radio et autres moyens de communication dont ils se servent pour faire entendre leurs demandes, pendant que les grands journaux cessent de publier. Ce qui s’apparente à des conseils ouvriers, qui formaient l’embryon de potentiels organes de double pouvoir, vont se former dans des villes ouvrières comme Saint-Jérôme et exigeront que les travailleurs des autres industries sortent aussi en appui à la grève.

Le prochain stade de la lutte, c’était réellement la question du pouvoir : si l’on renverse ce gouvernement, alors quelle classe doit prendre en charge la réouverture de la société et de l’économie ? Qui, des travailleurs ou des capitalistes, doit dicter sa volonté ? Et c’est une ligne que les bureaucraties syndicales, dont tout le programme repose sur l’inviolabilité des rapports capitalistes, ne veulent et ne peuvent absolument pas franchir. Louis Laberge, dirigeant de la FTQ emprisonné, fut plus tard explicite à ce propos :

« Il fallait que les grèves arrêtent. Il fallait calmer les esprits et éviter les débordements. De toute façon, je n’ai jamais pensé qu’on pouvait renverser un gouvernement au Québec par la grève générale ! Mais on pouvait mettre de la pression et on l’a fait. »

— cité dans Louis Fournier, Louis Laberge, Le syndicalisme c’est ma vie (1992)

Sous « la pression » le gouvernement « trouva » finalement l’argent pour répondre aux demandes salariales des syndicats, mais la classe ouvrière fut démobilisée et les choses allaient commencer à reculer. En somme les travailleurs avaient pu par leur propre élan pousser la lutte bien plus loin que les dirigeants syndicaux ne le voulaient et ils ont pu de manière spontanée défier la loi de retour au travail. Mais une fois engagés dans une confrontation directe avec la pleine force de l’État capitaliste, il n’y avait qu’une voie pour continuer de l’avant : organiser la lutte pour la prise du pouvoir d’État par la classe ouvrière. Toute l’histoire du mouvement ouvrier international montre que cette tâche ne peut pas être accomplie de manière spontanée sur la base du simple militantisme syndical, mais nécessite un parti politique forgé précisément pour ce but. En l’absence de ce facteur décisif, la courbe du mouvement ne pouvait que redescendre.

C’est que le programme nationaliste-réformiste des directions syndicales, qui prétend qu’on doit collaborer avec l’aile « progressiste » de la bourgeoisie québécoise, est tout à fait opposé à la lutte pour le pouvoir ouvrier. De son côté le programme du « syndicalisme de combat », qui est souvent mis de l’avant en contraste aux bureaucraties syndicales officielles, n’était pas non plus un outil pour mener cette lutte. Au contraire, ce programme n’a fait que renforcer le problème : en limitant sa critique des bureaucrates à leur manque de combativité, il ne remet pas en question leur programme de collaboration de classe nationaliste. Faute d’un pôle révolutionnaire alternatif pour mener cette bataille, les travailleurs furent effectivement portés jusqu’à l’extrême limite de la combativité syndicale, mais ne trouvèrent d’autre option au terme de ce combat sinon que de marcher derrière le PQ. S’il n’était pas entièrement déterminé au début des années 1970 que la classe ouvrière allait être canalisée dans un soutien au PQ, ni que René Lévesque était nécessairement très intéressé à s’associer à ces syndicats trop « radicaux », il était clair maintenant après la grève générale que c’est dans cette direction que la majorité de la classe ouvrière allait se trouver aspirée avec les bureaucraties syndicales et leur soif de « concertation » avec l’État québécois, que le gouvernement Bourassa leur refusait obstinément.

Vie et mort des maoïstes québécois

La crise d’Octobre et la grève de 1972 ont aussi provoqué de grands réalignements dans la gauche québécoise. Devant l’échec du FLQ et la dissolution du reste de la gauche nationaliste des années 1960 dans le Parti québécois, l’un des courants qui devint dominant dans les années 1970 fut le maoïsme, en particulier les deux groupes les plus importants En Lutte ! et la Ligue communiste (marxiste-léniniste) du Canada, cette dernière se renommant plus tard le Parti communiste ouvrier (PCO). Ce courant représentait une nouvelle réponse face au dilemme que nous avons déjà vu à maintes reprises : quelle relation entre libération nationale et libération sociale ? À ce sujet, les maoïstes sont notoires pour avoir tout simplement rejeté la lutte pour l’indépendance du Québec et, dans les faits, celle pour la libération des femmes, en faveur de la « contradiction principale » entre travailleurs et capitalistes. Pour cela, ils ont été vertement et correctement dénoncés comme supporters du « Canada uni » par le reste de la gauche et bien des intellectuels qui ont étudié la question depuis.

Mais l’attrait réel du maoïsme auprès de militants qui sortaient en grande partie des tendances nationalistes de gauche était qu’il représentait une réponse en apparence « rouge » au nationalisme bourgeois du PQ. Ainsi, alors que le maoïsme se mourait au niveau international, au Québec c’est entre 1976 et 1980 — sous le premier gouvernement Lévesque — qu’il a connu son apogée, comptant alors plus de 4000 membres et sympathisants, dont plusieurs dans les syndicats.

Mais c’est dès 1972 que ces deux tendances — péquiste et maoïste — se sont confrontées de manière très médiatisée lors de la rupture entre les deux proches compagnons ex-felquistes Pierre Vallières et Charles Gagnon. Leurs choix — le premier pour le PQ, le second pour le parti « marxiste-léniniste » — devinrent en quelque sorte la personnification des deux grandes tendances de la gauche des années 1970. Même si tous deux s’entendaient pour dire que la voie guérillériste du FLQ s’était terminée en échec, ils en tirèrent des conclusions diamétralement opposées. Pour Vallières, qui fit son « coming out » en faveur du PQ dans Le Devoir et dans la brochure L’urgence de choisir, la solution était de se joindre au PQ parce qu’il croyait que c’était la seule manière efficace d’obtenir la libération nationale, et que le PQ représentait le seul parti « de masse » qui puisse faire avancer cette « première étape » de la révolution au Québec, malgré sa direction bourgeoise. On pouvait influer sur le PQ « de l’intérieur » et espérer minimiser ses aspects procapitalistes. Le choix de Vallières fut loin d’être unique : il reflétait en quelque sorte l’option choisie par des centaines de milliers de travailleurs et de militants québécois qui voulaient « au moins » achever l’indépendance, quitte à endurer un gouvernement des Parizeau, Morin et Lévesque. C’était la continuation logique du programme de collaboration de classe de Parti pris et du FLQ lui-même ; et c’était encore une fois la conséquence de ne pas avoir de pôle luttant pour une direction révolutionnaire de la lutte de libération nationale.

S’inscrivant en faux contre Vallières, Charles Gagnon répondit immédiatement par un texte intitulé « Le PQ ne peut promouvoir les intérêts des travailleurs », où il argumente entre autres :

« Le “choix urgent” auquel Pierre Vallières tente d’amener les Québécois (Vallières parle en effet du “peuple” et de la “masse” comme d’une totalité indifférenciée) ne peut se comprendre qu’à l’intérieur d’une problématique essentiellement petite bourgeoise, où le FLQ est considéré uniquement comme l’aile radicale du mouvement indépendantiste, dont le PQ se présente dorénavant comme la direction et le porte-parole le plus autorisé.…

« Le PQ doit aussi se donner, sinon une direction, du moins des porte-parole, plus habiles, qui sachent mieux composer avec les forces populaires et surtout syndicales, tout en demeurant le parti de la fraction nationaliste de la bourgeoisie québécoise. Et voilà un poste ouvert, non, une mission, qui semble bien avoir trouvé son missionnaire. »

Le PQ est alors effectivement le parti de la bourgeoisie nationaliste québécoise et s’y opposer d’un point de vue de classe va de soi : Gagnon a certainement raison de se moquer des intellectuels et bureaucrates syndicaux pro-PQ. Mais le problème c’est qu’il en vient à contreposer la lutte de libération nationale, le seul aspect progressiste du mouvement nationaliste, aux intérêts de classe des travailleurs, plutôt que de soutenir le désir de libération nationale des travailleurs comme levier contre la bourgeoisie nationaliste perfide, laissant en fait le terrain de l’indépendance au PQ.

Au contraire, le prolétariat doit se faire le champion de tous les droits démocratiques, y compris le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, s’il veut accomplir le renversement du capitalisme. Gagnon reste plutôt toujours enfermé dans le même carcan menchévique-stalinien que Vallières, Parti pris, etc., à savoir que pour soutenir l’indépendance nationale, il faut nécessairement soutenir la bourgeoisie nationale ; mais comme, contrairement à Vallières, il rejette le PQ, il se sent donc obligé de rejeter… l’indépendance !

Dans sa brochure Pour le parti prolétarien, publié un peu plus tard en 1972, Gagnon, tout en reconnaissant encore l’aspect central de la lutte de libération nationale au Québec, y conclut qu’elle ne pourra se résoudre que sous le socialisme et que par conséquent la simple indépendance politique sous le capitalisme serait néfaste :

« À l’âge du dépérissement du capitalisme, la contradiction fondamentale est celle qui oppose le prolétariat à la bourgeoisie, à toutes ses fractions. À l’ordre du jour de la révolution figure aujourd’hui la destruction du capitalisme, la construction du socialisme. Le prolétariat québécois est dorénavant engagé dans la lutte contre le capitalisme : ses ennemis sont les bourgeois d’où qu’ils viennent. C’est ainsi que l’indépendance du Québec par la constitution d’une bourgeoisie locale soumise à l’impérialisme n’est pas et ne peut pas être un objectif du prolétariat québécois. »

Mais la libération nationale des nations opprimées, même sous le capitalisme, est progressiste. Un Québec indépendant — même sous la bourgeoisie québécoise — signifierait la fin du joug national et serait aussi un coup porté au système impérialiste nord-américain, choses qui suffisent amplement pour que les marxistes lui donnent leur appui. Et le plus important c’est que la lutte pour l’indépendance est depuis toujours au Québec une force motrice des luttes sociales qui mobilisent la classe ouvrière : lui tourner le dos, c’est tourner le dos à la révolution au Québec et au Canada, et c’est donc objectivement jouer le jeu des nationalistes bourgeois, en leur cédant le terrain « national ».

Suivant la logique d’abord développée par Gagnon, c’est ainsi par exemple qu’un candidat du PCO argumentait pour justifier son opposition à l’indépendance du Québec lors d’une élection provinciale partielle à Montréal en 1979 :

« Ce que le PCO propose, c’est d’éliminer l’oppression nationale à sa source. Ce sont les capitalistes qui ont intérêt à ce que la division règne dans la classe ouvrière, et qu’une partie soit privilégiée par rapport à l’autre. Tant qu’eux dirigeront la société, on ne pourra pas enrayer définitivement l’oppression nationale. C’est seulement dans une société socialiste où les ouvriers seront au pouvoir que les différentes nationalités seront traitées avec justice et égalité. »

— cité dans Jean-Philippe Warren, Ils voulaient changer le monde : le militantisme marxiste-léniniste au Québec (2007)

En d’autres mots, au nom du socialisme, on rejette la lutte de libération nationale et on la relègue au futur lointain, après la révolution. Lénine, qui n’avait de cesse de combattre de telles fariboles au sein du mouvement révolutionnaire, avait ceci à dire à ceux qu’il appelait à l’époque les « économistes impérialistes » qui croyaient que les luttes d’indépendance nationale étaient « dépassées » à l’époque du capitalisme monopoliste et que tout se réglerait « sous le socialisme » :

« La libre disposition des nations est la même chose que la lutte pour la libération totale de la nation, pour l’indépendance totale, contre les annexions, et les socialistes ne peuvent refuser de livrer une telle lutte — sous toutes ses formes, jusques et y compris l’insurrection ou la guerre — sans cesser d’être des socialistes. »

— « Une caricature du marxisme et à propos de l’“économisme impérialiste” » (août-octobre 1916)

Dans le même ordre d’idées, Lénine répondait ainsi aux « socialistes » qui se montraient indifférents au soulèvement de Pâques 1916 en Irlande. Lénine exprimait bien la position révolutionnaire quand il s’agit de jumeler « question nationale » et « question sociale » :

« Croire que la révolution sociale soit concevable sans insurrections des petites nations dans les colonies et en Europe, sans explosions révolutionnaires d’une partie de la petite bourgeoisie avec tous ses préjugés, sans mouvement des masses prolétariennes et semi-prolétariennes politiquement inconscientes contre le joug seigneurial, clérical, monarchique, national, etc., — c’est répudier la révolution sociale. C’est s’imaginer qu’une armée prendra position en un lieu donné et dira : “Nous sommes pour le socialisme”, et qu’une autre, en un autre lieu, dira : “Nous sommes pour l’impérialisme”, et que ce sera alors la révolution sociale ! C’est seulement en procédant de ce point de vue pédantesque et ridicule qu’on pouvait qualifier injurieusement de “putsch” l’insurrection irlandaise.

« Quiconque attend une révolution sociale “pure” ne vivra jamais assez longtemps pour la voir. Il n’est qu’un révolutionnaire en paroles qui ne comprend rien à ce qu’est une véritable révolution. »

— Lénine, « Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes » (1916)

La clé pour déverrouiller la voie vers la révolution n’est pas de rejeter les luttes démocratiques ou nationales, mais de démontrer que la bourgeoisie nationaliste est un obstacle à la libération. Les maoïstes québécois avaient une véritable influence au sein de la jeunesse et de la classe ouvrière. Mais toutes ces énergies se sont brûlées en vain parce qu’ils se coupaient eux-mêmes des aspirations qui poussaient la classe ouvrière de l’avant. La douche froide vint après qu’ils eurent appelé les gens à annuler leur vote lors du référendum de 1980, lorsque plusieurs réalisèrent qu’ils avaient complètement raté le bateau. Les militantes en vinrent aussi à rejeter ces partis étant donné l’indifférence méprisable des groupes maoïstes envers l’oppression des femmes et leur statut de membres subalternes à tous les niveaux. En fait, au moment de la dissolution du groupe, le bureau politique du PCO ne comptait aucun francophone et peu de femmes, alors que les Québécois étaient en grande majorité parmi les membres, et les femmes pas loin de la parité !

Il y eut beaucoup d’autres facteurs qui contribuèrent à l’écroulement final des deux principales organisations maoïstes, mais ce qui importe de comprendre ici c’est que leur problème fondamental est de n’avoir pas su ni voulu se battre pour la direction révolutionnaire des luttes de libération nationale et sociale et d’avoir ainsi, eux aussi, fini par céder la direction des luttes à la bourgeoisie nationaliste et au PQ. C’est ça qui a mené à la chute du maoïsme aussi rapidement qu’il était apparu au Québec.

Enfin, l’autre argument fondamental des maoïstes et d’autres dans la gauche qui s’opposent à l’indépendance du Québec, c’est qu’elle serait un obstacle à l’unité révolutionnaire avec les travailleurs anglophones du Canada. Mais l’« unité » sur la base de l’oppression du Québec ne fait que renforcer les préjugés chauvins des travailleurs du Canada anglais, plutôt que de leur démontrer que leur intérêt réside dans la libération nationale du Québec, dirigée contre la bourgeoisie oppressive canadienne-anglaise qui les exploite eux aussi. La véritable unité entre travailleurs québécois et canadiens anglais ne peut se faire que sur la base d’un appui non seulement au socialisme, mais aussi à l’indépendance du Québec.

[À SUIVRE]