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Les cheminots du technicentre des Ardoines, sur la ligne du RER C en Région parisienne, ont remporté le 18 février une victoire, partielle mais réelle, après trois jours de grève contre l’imposition du travail de nuit le dimanche soir. Celle-ci n’a pu être empêchée mais les compensations financières sont de l’ordre de 130 euros par mois, et quatre embauches ont été obtenues, bien qu’en intérim. Les grévistes ont repris le travail en ayant le sentiment d’avoir fait plier la direction. Pour que cette victoire ne soit pas une exception éphémère à l’interminable succession de défaites que nous avons subies, il faut que les bonnes leçons soient tirées de cette grève, centralement que l’organisation syndicale des travailleurs ressorte renforcée et non affaiblie.

Le seul syndicat représentatif aujourd’hui aux Ardoines est la CGT. La passivité complète de ses dirigeants face à l’attaque patronale a donné l’occasion à SUD-Rail d’organiser une réunion le 12 février, à laquelle ont assisté plusieurs dizaines de cheminots furieux d’apprendre que la direction prévoyait cette réorganisation sans la moindre compensation financière. La réunion de SUD a permis de transformer cette profonde colère en décision de « poser le sac » le dimanche 15, sans attendre de déposer au préalable une D2I (obligation préalable de se déclarer en grève 48 heures à l’avance, remontant à une loi antigrève des années Sarkozy).

Le modèle proposé était celui d’une grève victorieuse au technicentre de Châtillon, mais qui s’était produite au sommet de la mobilisation de 2023 contre la réforme des retraites, donc dans un contexte très différent de celui d’aujourd’hui marqué par trois années de défaites, de démoralisation et de privatisation à la SNCF. Il est important de comprendre ce changement de situation pour éviter de tomber dans un aventurisme inconsidéré.

Mais en l’occurrence la colère était telle que la grève a bien démarré dans la nuit du 15 avec plusieurs dizaines de collègues qui posaient le sac. Dès le lendemain les équipes suivantes poursuivaient la grève ; de nouveaux travailleurs déposaient des D2I pour se mettre en grève dans les 48 heures et des AG se tenaient au moins une fois par jour, réunissant physiquement une quarantaine de cheminots, ce qui a permis aux militants de contrer le sabotage pur et simple des représentants syndicaux CGT.

Ceux-ci ont boycotté la grève jusqu’à ce que les grévistes les prennent par le collet lundi matin pour négocier avec des patrons refusant de parler avec les grévistes. Les bureaucrates ont alors déposé un préavis… pour le dimanche suivant ! Les travailleurs ont à juste titre refusé ces appels déguisés à reprendre le travail, que les bureaucrates ont réitérés jour après jour en mettant en garde contre les sanctions et en gonflant les concessions annoncées peu à peu par le patron.

La solidarité des cheminots a permis de tenir sur ces trois jours et de faire reculer la direction. Cette détermination remarquable des travailleurs se heurtait à de nombreux obstacles. Le départ de la grève sans préparatifs signifiait l’absence d’une caisse de grève qui aurait permis aux grévistes d’envisager sereinement de tenir beaucoup plus longtemps pour étendre la grève et arracher des concessions plus substantielles.

Grosso modo les travailleurs étaient partis alors que leur direction officielle, l’appareil de la CGT, se plaçait ouvertement du côté du patron ! Il a même dissimulé aux travailleurs le fait que la CGT de Versailles, à l’autre bout de la ligne C du RER, avait exprimé sa solidarité avec la grève aux Ardoines, menaçant d’entrer en action également. D’où l’importance de lutter pour un comité de grève qui aurait facilité aux travailleurs la lutte contre le cassage des bureaucrates.

Après trois jours de lutte la direction avait commencé à faire des concessions réelles dans les négociations, auxquelles prenaient part aussi des travailleurs délégués par l’AG pour contrôler l’action des délégués de la CGT. Si d’un côté de nouveaux travailleurs commençaient à se joindre à la grève, certains partis le premier jour commençaient à tirer la langue face aux sanctions financières et aux menaces croissantes des patrons, et le nombre de collègues votant en AG d’accepter l’accord était en nette augmentation. Après une nouvelle négociation où les grévistes ont arraché le retrait des sanctions disciplinaires, les travailleurs votaient mercredi soir la reprise ordonnée du travail, plutôt que de voir la grève commencer à s’effilocher et finir en défaite. La plupart pensaient que c’était une victoire, seule une petite couche de travailleurs désirant poursuivre la grève.

Les conditions n’étaient probablement pas réunies pour aller plus loin cette fois-ci. Mais il faut tirer les leçons pour être prêts au prochain round de bataille, que la direction est sans doute dès maintenant déjà en train de préparer. La clé c’est de maintenir l’unité. Il faut partir de ce qui va renforcer les cheminots pour les luttes à venir. Cela doit passer par le renforcement de nos syndicats, c’est-à-dire que les grévistes tirent la conclusion qu’il faut s’organiser en se syndiquant, que ce soit à SUD-Rail ou la CGT.

Il est clair que, si la CGT veut éviter la déconsidération totale et d’être purement et simplement supplantée par SUD, elle doit tendre la main aux grévistes qui se sont tournés vers les militants déjà encartés à SUD en mettant en place un fonctionnement démocratique, y compris avec l’indispensable élection d’une nouvelle direction reflétant le rôle de chacun dans la lutte. Et pour les militants s’orientant vers SUD, ils doivent garder en tête que la division entre syndicats est utile uniquement à la direction. Il faut lancer une vaste campagne de syndicalisation, qui sera d’autant plus réussie que les syndicats annonceront dès maintenant une caisse de grève et l’intégration aux revendications de l’embauche immédiate des précaires et l’égalisation des statuts au plus haut niveau. La clé pour l’unité syndicale et pour renforcer notre classe, c’est de lutter pour de nouvelles directions à la tête de nos organisations.