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https://iclfi.org/pubs/lb/242/cuba-temoignage
Traduit de Cuba Under Siege (anglais), Workers Tribune (supplément) ,

Nous publions ci-dessous un compte rendu d’un récent voyage à Cuba de deux camarades de la Ligue trotskyste au Québec et au Canada, légèrement revu pour publication et traduit de l’anglais.

Nous étions dans l’Est de Cuba pendant la deuxième quinzaine de janvier. Il s’agissait d’un voyage prévu de longue date dans une région touristique côtière, essentiellement agricole, loin de La Havane et des autres grandes villes. Nous avons néanmoins pu discuter avec des Cubains, dont certains que nous avions déjà rencontrés, comparer la situation à celle de nos précédentes visites et suivre les médias cubains. Ce rapport aborde principalement les événements des dernières années dans l’île, notamment après l’attaque américaine contre le Venezuela et la forte augmentation des menaces qui pèsent depuis sur Cuba. Il doit être lu en complément de nos articles soulignant la nécessité d’une alliance anti-impérialiste internationale pour défendre Cuba et plus généralement l’Amérique latine. En résumé, le pays est confronté à la menace la plus grave depuis l’effondrement de l’Union soviétique, pire encore que la « période spéciale » du début des années 1990.

Le jour de notre arrivée, des rassemblements organisés par le gouvernement avaient lieu dans tout le pays contre l’impérialisme américain et pour rendre hommage aux membres des forces de sécurité cubaines tués lors de l’attaque américaine à Caracas. Le chef du Parti communiste de Cuba (PCC), Díaz-Canel, s’est adressé à des dizaines de milliers de manifestants à La Havane, qui scandaient « À bas l’impérialisme ! Cuba vaincra ! ». À la fin du mois de janvier, Trump menaçait d’asphyxier l’île en imposant un blocus total sur les importations de pétrole. Si celles-ci venaient à être effectivement interrompues, Cuba ne disposerait apparemment que de trois semaines de réserves de carburant pour alimenter le pays.

Les BRICS et divers gouvernements « progressistes » d’Amérique latine ont émis des protestations inoffensives, se contentant de promettre un peu d’aide « humanitaire ». Ce qu’il faut de toute urgence, c’est une action internationale de la classe ouvrière pour défendre Cuba, notamment en exigeant que le Mexique et la Russie défient les États-Unis et livrent du pétrole au pays, et que la Chine fournisse une aide massive pour reconstruire les infrastructures en lambeaux du pays. Sans cela, Cuba se trouve en position de grande faiblesse, malgré les sentiments anti-impérialistes évidents dans une grande partie de la population.

L’économie

La cause principale de la crise économique et sociale est bien sûr l’embargo américain qui dure depuis des décennies, sous les démocrates comme sous les républicains, et que Trump a considérablement renforcé. Mais la situation est exacerbée par la bureaucratie du PCC, qui a investi une énorme proportion des maigres ressources du pays dans l’industrie touristique, dans l’espoir que les États-Unis changent de cap et autorisent un afflux de touristes américains. En résultat l’agriculture et les infrastructures manquent cruellement d’investissements, ce qui a conduit à la détérioration des conditions de vie des Cubains ordinaires.

Les inégalités sociales se sont considérablement accrues : ceux qui ont accès à des dollars sur le marché noir ou via des proches aux États-Unis sont dans une situation bien meilleure que la plupart des Cubains, qui ont du mal à joindre les deux bouts. De nombreuses personnes nous en ont parlé avec amertume. Parallèlement, l’industrie touristique elle-même s’est considérablement contractée depuis la pandémie. Là où nous logions, les seuls touristes étrangers venaient du Canada/Québec, avec quelques rares visiteurs de Russie et de Tchéquie. Les Européens de l’Ouest ne viennent généralement pas en raison de la politique américaine qui complique l’entrée sur le territoire américain à toute personne ayant voyagé à Cuba.

De plus, le régime du PCC réprime systématiquement la contestation sociale et les voix critiques, alimentant la colère et le cynisme à l’égard du « socialisme », en particulier chez les jeunes Cubains. La population a diminué de près de 25 % ces cinq dernières années, en partie à cause du faible taux de natalité, mais surtout parce que près de deux millions de personnes ont fui l’île dans l’espoir d’une vie meilleure ailleurs. Il s’agit de manière disproportionnée de jeunes en âge de travailler, ce qui impacte dramatiquement les retraites, les soins de santé etc. pour les personnes âgées. Selon les statistiques officielles, le PIB a chuté de 11 % depuis 2019. Et le niveau de référence de 2019 était déjà très bas.

Pendant le trajet depuis l’aéroport, nous avons interrogé le chauffeur de bus sur les principaux problèmes auxquels sont confrontés les Cubains aujourd’hui. Sa réponse : la nourriture, les transports et les médicaments, qui sont tous de plus en plus difficiles à obtenir. La situation énergétique est mauvaise depuis de nombreuses années en raison de la détérioration des infrastructures, datant de l’ère soviétique, et de la forte baisse des importations de pétrole provenant de deux des principaux fournisseurs, le Venezuela et la Russie (le Mexique étant le troisième). Les importations en provenance du Venezuela ont complètement cessé tandis que la Russie et le Mexique ne semblent pas disposés à intervenir pour briser le blocus américain. Il y a un an, les coupures d’électricité quotidiennes de quatre heures étaient déjà courantes dans l’Est de Cuba, mais La Havane était largement épargnée. Aujourd’hui toute l’île subit des coupures d’environ 12 heures par jour, voire plus.

Le système de rationnement, qui auparavant fournissait un minimum de nourriture aux citoyens, a pratiquement disparu. Le riz, les haricots, le lait etc. ne sont pratiquement plus disponibles que dans les magasins en devises fortes, à des prix inabordables pour la plupart des gens. Il en va de même pour l’essence : l’ancien système qui accordait un bon mensuel pour acheter de l’essence à une heure précise est déliquescent et il faut désormais payer en devises fortes ou se tourner vers le marché noir. Les prix dans ce qui reste du système de transports publics ont grimpé en flèche et les gens doivent compter sur l’auto-stop ou les trajets avec des amis, parfois dans des charrettes tirées par des chevaux. Certains employés de l’hôtel où nous logions travaillaient par roulement de 24 heures, simplement parce qu’il est très difficile de rentrer à son domicile et d’en revenir.

Quant aux systèmes de santé et d’éducation, où Cuba avait fait d’énormes progrès dans les décennies qui avaient suivi la révolution, ils sont eux aussi dans un état désastreux. Même les médicaments de base comme l’aspirine sont très difficiles à trouver. Les touristes canadiens et québécois emportent souvent des valises supplémentaires remplies de médicaments, de gants chirurgicaux, de couches, etc. pour les donner à leurs amis ou aux établissements de santé.

Nous avons discuté avec un employé d’hôtel en comparant les systèmes de santé à Cuba et au Canada ; nous lui avons dit que dans notre pays, il faut parfois attendre 6 à 8 heures pour voir un médecin dans un service d’urgence en raison du sous-financement et du manque de personnel. Il nous a répondu qu’à Cuba on peut consulter immédiatement un médecin (le nombre de médecins par patient reste très élevé), mais qu’il n’y a pas de médicaments, que les appareils de diagnostic sont tous en panne, etc. Les indicateurs de santé se détériorent et, comme le système de ramassage des ordures dans les villes s’est effondré, les moustiques pullulent, ce qui entraîne la propagation de maladies dangereuses comme la dengue et le chikungunya. L’éducation reste gratuite, y compris au niveau universitaire, mais les étudiants doivent désormais chercher un emploi pour survivre. C’était l’un des facteurs à l’origine des manifestations de l’été 2025 contre la flambée des tarifs de l’internet (voir ci-dessous).

La Chine et la Russie

Outre le pétrole vénézuélien, la Chine a été la principale bouée de sauvetage économique de Cuba ces dernières années, mais avec de nombreuses restrictions. La Russie s’est engagée au début de la décennie à investir 1 milliard de dollars, mais on n’en a guère vu la couleur. La Chine est alors arrivée dans le cadre du programme des nouvelles routes de la soie ; elle a notamment financé la construction d’environ 55 grandes fermes solaires dans tout le pays l’année dernière, dans le but déclaré de moderniser les infrastructures énergétiques et de réduire considérablement la dépendance vis-à-vis des importations de pétrole. Sur le chemin de l’aéroport, notre guide nous a montré l’une de ces immenses fermes solaires.

Le problème, c’est que l’entreprise chinoise concernée n’a pas fourni les batteries nécessaires au fonctionnement de cette technologie, dans l’attente du paiement par les autorités cubaines, qui n’ont tout simplement pas les moyens financiers nécessaires. Notre guide a commenté cette situation avec amertume, déclarant que « les Chinois sont les plus grands capitalistes ». Beijing a également fait pression sur Cuba pour qu’elle réduise les subventions accordées aux entreprises publiques non rentables et assouplisse les restrictions aux investissements étrangers et au secteur privé, ce que le régime du PCC a fait dans une certaine mesure.

Pour illustrer concrètement comment la Chine doit aider Cuba à reconstruire ses infrastructures, nous devons exiger la fourniture immédiate et urgente des batteries nécessaires aux fermes solaires, ainsi que du personnel technique chargé de les installer et de les entretenir. Nous devons également exiger la fourniture de batteries et de pièces de rechange pour les bus Yutong et autres véhicules, électriques ou non, qui sont courants à Cuba mais de plus en plus délabrés. Notre hôtel disposait de quatre petits véhicules électriques pour transporter les touristes et leurs bagages, mais un seul fonctionnait et sa batterie était en train de mourir. La situation est bien pire en dehors du secteur touristique.

Les protestations officielles de la Chine contre les États-Unis et la fourniture d’aide humanitaire, comme les 30 000 tonnes de riz expédiées à Cuba le mois dernier, sont loin d’être suffisantes. La Chine a les moyens de s’opposer à l’offensive mondiale de Washington : le fait qu’elle n’ait pas jusqu’à présent consacré d’importantes ressources à la protection de Cuba contre la campagne contre-révolutionnaire des États-Unis constitue une totale mise en accusation du régime du Parti communiste chinois.

Contestation et mécontentement social

Le PCC conserve manifestement un soutien, mais la préoccupation principale de la plupart des Cubains aujourd’hui est simplement de survivre. Un sympathisant d’origine latino-américaine qui se rend régulièrement à Cuba rapporte que ses amis, qui étaient autrefois des membres actifs du parti ou de son groupe de jeunesse UJC, sont de plus en plus désabusés et simplement vivotent. Tout cela est exacerbé par le changement générationnel à la tête du PCC.

Raúl Castro est toujours en vie (il a assisté à la manifestation du 16 janvier à La Havane), mais il a 94 ans. Les jeunes dirigeants comme Díaz-Canel n’ont pas l’autorité des vétérans de la révolution, qui ont pour la plupart quitté la scène. La politique de la bureaucratie est de plus en plus erratique : elle encourage les privatisations (le « modèle vietnamien ») puis les freine, elle multiplie les « réformes monétaires » désastreuses qui ont conduit à une redollarisation de facto d’une grande partie de l’économie, etc.

C’est ce qui explique la vague de mécontement social de ces quatre ou cinq dernières années. La première vague a eu lieu en juillet 2021, en pleine pandémie, lorsque des manifestants à travers tout le pays sont descendus dans la rue pour protester contre les confinements liés au covid et les pénuries de nourriture et de médicaments. Si certains étaient clairement animés par l’anticommunisme (les médias américains ont mis en avant les slogans « À bas le communisme ! »), l’ampleur même des manifestations dans une trentaine de villes a montré qu’il ne s’agissait pas fondamentalement d’une révolte de droite orchestrée par les États-Unis, comme l’ont prétendu le gouvernement Díaz-Canel et certains groupes marxistes (par exemple, la Ligue pour la Quatrième Internationale).

On le voit encore mieux dans les vagues de protestations qui ont suivi, en 2024 dans les villes orientales de Bayamo et Santiago contre les pénuries alimentaires et les coupures d’électricité, ainsi que parmi les étudiants l’été dernier. Les manifestations étudiantes ont été déclenchées par une augmentation considérable des frais de connexion à l’internet imposée par le fournisseur de télécommunications public. Les associations étudiantes de la FEU (Fédération étudiante universitaire) ont dénoncé cette mesure, d’abord à La Havane, et les manifestations se sont rapidement étendues à tout le pays. Au moins un comité local de l’UJC s’est officiellement joint à la protestation.

À part la hausse des tarifs d’internet, les manifestants dénonçaient les inégalités croissantes consécutives à la réforme monétaire de 2020 et réclamaient « une société inclusive pour tout le monde et pour le bien de tous », slogan du héros national José Martí longtemps utilisé par le gouvernement cubain. Il est important de noter qu’ils dénonçaient également les tentatives de récupération de ces manifestations par des éléments contre-révolutionnaires pro-américains. Un rapport informatif publié sur le site web de l’Internationale communiste révolutionnaire le détaille (voir marxist.com, 13 juin 2025).

Les États-Unis tentent manifestement de susciter une révolte anticommuniste sur l’île dans le cadre de leur campagne visant à détruire la révolution. Le plus haut diplomate américain à La Havane parcourt le pays pour rencontrer des « représentants de l’Église » et d’autres dissidents, et le gouvernement Díaz-Canel a dénoncé à juste titre cette tentative de fomenter la contre-révolution. Cuba a aujourd’hui besoin en urgence de l’aide et de la solidarité internationales, et nous sommes du même côté que le régime cubain et ses forces armées contre l’impérialisme américain. Mais la défense de Cuba doit être liée à la lutte contre les abus bureaucratiques, la répression et la mauvaise gestion flagrante de l’économie qui ne font qu’alimenter la campagne contre-révolutionnaire.

La gauche marxiste

Il est évidemment difficile pour les dissidents de gauche d’agir ouvertement à Cuba aujourd’hui. Un groupe qui tente de le faire est Comunistas Cuba, qui se réclame du trotskysme.

Son blog (comunistascuba.org), dont le slogan principal est « Contre la restauration capitaliste à Cuba et pour la révolution mondiale », est instructif et il mérite d’être lu.

En même temps, nous avons des divergences importantes avec ces camarades ; par exemple, ils pensent que Cuba a aujourd’hui un État capitaliste et ils ont une position similaire concernant la Chine. Il est crucial de lutter pour la clarté politique avec ces marxistes et d’autres, à Cuba et à l’étranger. D’une manière ou d’une autre, le pays se dirige vers des événements explosifs étant donné que l’impérialisme américain intensifie ses attaques barbares et que la faillite politique de la direction du PCC devient de plus en plus évidente.