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La réaction de l’extrême gauche française face à l’attaque américaine contre le Venezuela repose à brûle-pourpoint la question de la stratégie anti-impérialiste. Visant à renforcer son hégémonie dans le monde, l’impérialisme américain a pris le contrôle du Venezuela et kidnappé le président Maduro pour mettre la main sur la richesse pétrolière du pays et mettre au pas tous les régimes de la région en prévision de la guerre contre la Chine. La réponse devrait aller de soi pour les marxistes : les travailleurs et les opprimés du monde entier ont un camp, du côté du Venezuela contre l’impérialisme américain et ses complices, et pour la libération de Maduro.

Ce n’est pas la ligne d’action mise en avant par LO et le NPA-R. Ces organisations ont dénoncé l’agression impérialiste mais ont refusé d’appeler à la libération de Maduro : « Non à l’agression impérialiste pour faire main basse sur les richesses du Venezuela ! » (éditorial du 5 janvier du NPA-R) et « Raid au Venezuela : l’impérialisme américain étend la guerre » (édito du 5 janvier de LO). Le problème de ces slogans, c’est qu’ils permettent de nager avec le courant du pacifisme pro-impérialiste, avec la bureaucratie syndicale, les mélenchonistes et le PCF. LO et le NPA-R refusent de poser clairement devant les travailleurs la tâche urgente du moment : la défense de la souveraineté nationale du Venezuela face à l’empire américain et ses laquais, comme Macron et la bourgeoisie française.

Ils peuvent toujours critiquer les appels à l’ONU diffusés par Mélenchon, le PCF et les bureaucrates syndicaux, mais ces critiques font l’effet d’un coup d’épée dans l’eau tant qu’on évite de prendre la défense inconditionnelle d’un pays opprimé au moment même où il est dépouillé de toute souveraineté par son oppresseur depuis plus d’un siècle. En dépit de ses appels au « droit international », c’est en fait Mélenchon qui paraissait à l’aile gauche du courant pacifiste lors du rassemblement d’urgence du 3 janvier à Paris parce qu’il appelait à la libération de Maduro – ce qui a provoqué l’hystérie de la droite, du PS etc.

Si LO et le NPA-R ont refusé d’appeler sans ambiguïté à la défense du Venezuela et à la libération de Maduro, c’est parce qu’ils craignent par-dessus tout de capituler devant le nationalisme tiers-mondiste en l’opposant de façon abstraite à un « internationalisme prolétarien » qui fait fi de l’oppression nationale. Dans le cas du NPA-R, il craint aussi de semer la division au sein du mouvement – ce qui n’a pas empêché la division entre partisans et opposants au slogan de la libération de Maduro.

Le résultat concret a été de laisser à Mélenchon le terrain libre pour atteler au char de l’impérialisme français les justes aspirations à s’opposer à ce nouveau crime impérialiste. Le véritable internationalisme prolétarien contre l’impérialisme français consiste à lutter pied à pied contre l’influence de ses agents républicains de gauche sur le mouvement ouvrier et les opprimés.

Comme l’expliquait l’Internationale communiste (thèses additionnelles sur la question coloniale, IIe Congrès) :

« La domination étrangère entrave le libre développement des forces économiques. C’est pourquoi sa destruction est le premier pas de la révolution dans les colonies et c’est pourquoi l’aide apportée à la destruction de la domination étrangère dans les colonies n’est pas, en réalité, une aide apportée au mouvement nationaliste de la bourgeoisie indigène, mais l’ouverture du chemin pour le prolétariat opprimé lui-même. »

La manière d’opposer au chavisme l’internationalisme prolétarien, ce n’est pas de se mettre à dénoncer Maduro alors qu’il est au cachot dans une geôle new-yorkaise, ni de faire des déclarations abstraites pour la révolution socialiste (article du NPA-R paru le 7 janvier), mais en montrant aux masses des pays opprimés que les communistes sont les combattants les plus conséquents pour la libération nationale dans le Sud global. Pour cela, il faut certes dénoncer chaque vacillation et chaque trahison des nationalistes bourgeois, dans le cadre d’un programme d’action prolétarien pour chasser les impérialistes.

Les gouvernements de gauche qui se disent anti-impérialistes en Amérique latine, comme Sheinbaum au Mexique, Lula au Brésil, Petro en Colombie, font de grandes déclarations dans le style de Mélenchon, mais le Venezuela a besoin d’actes. Il faut s’attaquer aux impérialistes là où ça fait mal : en nationalisant leurs biens dans ces pays, en répudiant la dette, en armant les travailleurs et les paysans. Pour ces pays en ligne de mire, c’est une question de vie ou de mort. Il faut un front unique anti-impérialiste de toute l’Amérique latine. C’est ainsi qu’on pourra avancer vers les États-Unis soviétiques d’Amérique latine. Mais ces dirigeants bourgeois n’ont toujours rien fait jusqu’à présent, et ils ne vont rien faire parce que cela voudrait dire une confrontation avec l’impérialisme américain. Pour remporter une telle bataille, il faudrait mobiliser tout le peuple travailleur, ce qui mettrait en question leur propre règne.

Les révolutionnaires en France ont un rôle à jouer, d’abord en mettant en avant une telle ligne anti-impérialiste qui choquerait même le chavista Mélenchon. Il est possible de mobiliser les travailleurs ici même en montrant qu’en se battant contre les impérialistes américains ils se battent contre leur propre impérialisme, car celui-ci s’accroche avec l’énergie du désespoir à sa petite place dans l’ordre impérial américain. De penser que c’est une diversion de la lutte contre l’impérialisme français, comme le voient LO ou le NPA-R, c’est laisser la question entre les mains des mélenchonistes et des chauvins du PCF, qui défendent la souveraineté de la France sur ses colonies.

Depuis août dernier l’impérialisme français est directement impliqué dans l’étranglement du Venezuela, ayant envoyé des renforts militaires en Guadeloupe sous prétexte de lutte contre le narcotrafic vénézuélien. Toute stratégie anti-impérialiste en France doit commencer par la lutte pour l’indépendance des colonies, et il y en a plusieurs dans la région : Indépendance immédiate pour la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane ! Ce serait un grave coup porté à l’impérialisme français ; d’un côté cela desserrerait un peu l’étau impérialiste sur le Venezuela, Cuba et Haïti, de l’autre cela mettrait les travailleurs ici même en meilleure position pour riposter à leur propre classe exploiteuse.

La Chine doit résister aux États-Unis !

Tant LO que le NPA-R ont cru devoir insérer dans leurs premières déclarations une condamnation spéciale de la Chine. L’éditorial de Nathalie Arthaud du 5 janvier se termine ainsi :

« Aujourd’hui, les évènements se précipitent parce que la guerre économique entre les géants que sont les États-Unis et la Chine est plus féroce que jamais. L’impérialisme américain se fait plus cynique, plus cupide, plus agressif. L’aboutissement ne peut être que la guerre généralisée.

« Trump pour rester le maître du monde et Poutine ou Xi Jinping pour défendre leur pré-carré n’ont pas de limites. Ils sont capables de détruire l’humanité. Ils ne s’arrêteront que sous la pression de leurs peuples, quand ils en seront à craindre les travailleurs, quand ils auront peur que ces derniers les renversent, eux et leur système capitaliste qui est à la base de l’impérialisme. »

C’est fondamentalement tirer un trait d’égalité entre la Chine et les États-Unis, à l’instant même où les États-Unis montraient spectaculairement à quel point ce sont eux qui dominent le monde entier et qu’ils sont prêts à tout pour que cela reste ainsi. Cette nouvelle agression, et nous n’avons pas manqué de le souligner dans notre toute première déclaration du 3 janvier, montre ô combien que ce n’est ni la Chine ni la Russie qui font la police dans le monde entier, renversant à leur guise des gouvernements, mais les États-Unis.

Le Venezuela était un allié régional important de la Chine, destinataire de plus de la moitié du brut vénézuélien. Si la Chine était impérialiste et en train de contester la domination américaine, comme le pensent beaucoup de groupes d’extrême gauche, elle n’aurait pas manqué de se mobiliser en défense de son « pré-carré », n’est-ce pas ? Quand le Kaiser allemand avait simplement envoyé un cuirassé dans le port d’Agadir en 1911, la France avait tout de suite réagi et la Première Guerre mondiale avait été à deux doigts d’éclater. Mais qu’est-ce que la Chine a fait face à la provocation américaine ? Absolument rien. Tout comme elle n’a rien fait pour l’Iran. Ni pour la Palestine ou le Liban.

Comment l’expliquer ? Tout simplement parce que ce n’est pas un pays impérialiste mais un État ouvrier déformé dirigé par des staliniens qui cherchent à tout prix à maintenir une coexistence pacifique avec l’impérialisme. La Chine a connu un énorme développement économique dirigé par l’État dans le cadre de la mondialisation postsoviétique dominée par les États-Unis. Le régime chinois continue de s’accrocher en vain à ce modèle agonisant.

Cela fait quatre-vingts ans que les États-Unis dominent le monde ; ce sont eux qui viennent de superviser le génocide à Gaza, d’attaquer l’Iran, et maintenant le Venezuela. Si on n’est pas capable de reconnaître que ce sont les États-Unis et leurs suppôts impérialistes occidentaux et du Japon qui sont les principaux ennemis des travailleurs dans le monde, on sera incapable de mettre en avant une véritable ligne prolétarienne anti-impérialiste.

Tout le monde, notamment LO, est au courant que Trump prépare la guerre contre la Chine. On peut discuter le caractère de classe de l’État chinois (voir notre analyse parue dans Spartacist n° 47, « Ni impérialiste, ni capitaliste – La nature de classe de la Chine »), mais l’important, ce sont les conclusions programmatiques et les tâches qu’on en tire. Il y a quelques mois encore LO insistait à juste titre, notamment vis-à-vis du NPA-R, que dans ce conflit le devoir des révolutionnaires internationalistes serait de prendre le côté de la Chine. LO est-elle en train de renoncer à cette prise de position ? Dans les dizaines de pages consacrées au congrès annuel de LO dans le dernier numéro de Lutte de classe, la défense de la Chine est complètement évacuée alors même que LO ne cesse de répéter en boucle qu’on s’achemine « vers la guerre ».

On peut constater qu’au contraire LO insiste sur la question suivante, sans y apporter de réponse : « La Chine est-elle ou non impérialiste ? Cette question a fait l’objet de nombreuses discussions parmi nous. » Quant au NPA-R, s’il essaie d’habitude de ne pas prendre de position tranchée, il est de plus en plus explicite que la Chine est à ses yeux impérialiste. Il a souligné dans son éditorial du 5 janvier :

« Les dirigeants russes et chinois ont de leur côté condamné cette opération, appelé à la libération de Maduro, qui était leur allié et au ‘‘respect du droit international’’, eux qui pourtant sont des sosies au petit pied de Trump : Vladimir Poutine mène lui aussi une guerre d’invasion en Ukraine, et Xi Jinping organise des opérations navales de grande ampleur menaçant Taïwan, dans le cadre de prétentions tout aussi impérialistes que les États-Unis. »

Tout est faux dans cette analyse. Si Poutine a bien envahi l’Ukraine, le NPA-R omet ici de dire que c’était en réaction à l’expansionnisme de l’OTAN et de l’UE, c’est-à-dire nos propres impérialistes. Quant à Taiwan, elle est bel et bien chinoise, devenue le refuge de la bourgeoisie après la révolution de 1949, un protectorat américain. Qu’est-ce que cela a à voir avec le Venezuela ?

Ce qu’il faut reprocher à Xi Jinping, c’est au contraire de ne rien faire pour contrecarrer le terrorisme étatique états-unien, alors qu’il dispose d’énormes moyens économiques (le contrôle des terres rares notamment) et militaires ! La Chine doit envoyer des armes au Venezuela, à Cuba et aux autres pays de la région menacés et leur apporter une aide économique massive ! La politique à courte vue des staliniens de Beijing est suicidaire du point de vue des acquis de la révolution de 1949. Visant à préserver envers et contre tout le statu quo du « socialisme dans un seul pays » dans le cadre de la mondialisation libérale, ils ne font que renforcer la domination américaine et ainsi faciliter les préparatifs de guerre impérialistes contre la Chine elle-même.

On voit au cas du Venezuela que l’erreur d’analyse du NPA-R sur le caractère de la Chine est un facteur le conduisant à des prises de position erronées sur des questions vitales de la lutte contre les déprédations impérialistes du moment. Pour que la gauche trotskyste française soit en mesure de faire face aux énormes défis de cette nouvelle période et d’armer politiquement les travailleurs contre la montée de l’extrême droite ici même, il faut de toute urgence qu’elle change de cap ! Défense du Venezuela ! Libérez Maduro ! Front unique anti-impérialiste ! Indépendance des colonies françaises !