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https://iclfi.org/pubs/lb/2026-kirk
Traduit de Kirk Still Needs to Be Proved Wrong (anglais), Workers Vanguard (supplément) ,
Nous publions ci-dessous la traduction d’un supplément à Workers Vanguard, journal de nos camarades de la Spartacist League/U.S., daté du 22 septembre.

Nous ne sommes qu’au tout début des retombées de l’assassinat de l’idéologue réactionnaire Charlie Kirk. Mais une chose est claire : les premières réactions enthousiastes sur les réseaux sociaux étaient d’une stupidité insondable, car la situation qui était déjà mauvaise devient rapidement bien pire. Nous ne pleurons évidemment pas sa disparition, mais il n’aurait pas dû être tué.

La droite – ici et ailleurs – a maintenant martyr. Trump et ses conseillers se sont empressés d’appeler à la vengeance contre la gauche. Des activistes MAGA (Make America Great Again) jusqu’aux fascistes purs et durs, tout le monde a repris ce cri de ralliement. Le lendemain de la mort de Kirk, plusieurs universités historiquement noires ont été fermées face aux menaces de violences physiques. Une vague de répression féroce se prépare contre tous ceux qui sont considérés comme des obstacles au programme de Trump – en particulier contre les travailleurs qui protestent contre leurs conditions misérables, quelle que soit leur couleur politique.

Le terrorisme individuel n’est jamais la solution, et il incite toujours à renforcer la répression étatique. Mais dans certains cas, comme en ce moment, il amplifie puissamment la bipolarisation politique dans le pays et il ne conduira qu’à des désastres pour les opprimés. Le meurtre du PDG de la société UnitedHealthcare, fin 2024, avait au contraire trouvé un écho au-delà des clivages politiques, et cela pour une bonne raison. En tant que dirigeant d’une entreprise parasite qui a privé de soins médicaux vitaux des millions de gens, il avait du sang sur les mains. On ne peut pas en dire autant de Kirk, qui s’est fait connaître par ses polémiques cinglantes contre des libéraux lors de débats sur les facs.

Kirk présentait ses arguments en étant très sûr de lui, particulièrement quand les libéraux se contentaient simplement de l’accuser de racisme, de transphobie, etc. Même si ces qualificatifs sont justes, ces tentatives de dénigrement ne pouvaient ni démolir ses arguments ni entamer sa popularité. Ces échanges étaient un symbole du climat politique actuel. Le statu quo libéral d’antan, qui n’est plus utile à la bourgeoisie, est mort et enterré ; et c’est la droite qui est solidement installée aux manettes. La plupart des opposants à Kirk ne voient pas quoi faire à part avoir recours à des actes de désespoir. Son assassinat en était un, et d’une certaine manière c’était la conséquence logique de la « cancel culture », qui cherche à faire taire les points de vue opposés au lieu de les réfuter. Et comme les exhortations morales creuses des libéraux, cela ne fait que renforcer l’emprise des positions répugnantes de Kirk.

On voit assurément l’incapacité des libéraux à répondre à Kirk à leur habitude de le traiter de fasciste, et à continuer à le faire. Kirk n’était pas le chef d’une bande d’assassins – autrement dit, d’une organisation fasciste –, comme la bourgeoisie y a recours quand elle ne peut plus s’offrir le luxe de débats politiques. Il faut écraser pour le bon ces troupes de choc de la réaction, y compris par l’autodéfense armée quand c’est nécessaire. Mais ce qualificatif ne s’applique pas au groupe « Turning Point USA » (TPUSA – Point de bascule) de Kirk, un mouvement de jeunesse conservateur classique en pleine croissance sur les facs dans tout le pays. Son programme est indiscutablement réactionnaire, mais Kirk ne recrutait pas des étudiants pour tuer des gauchistes et des minorités, ni pour casser physiquement les syndicats. Au contraire, il répandait des idées réactionnaires qui doivent être dénoncées et battues en brèche politiquement.

Une vraie réponse ouvrière

Il faut quand même encore répondre aux arguments de Kirk. Les libéraux, qui voient les problèmes sociaux comme des questions de nature fondamentalement morale, n’ont pas été capables de le faire. Ils se sont empêtrés dans leurs contradictions et ont fini par nier la réalité. Jusqu’à présent, la gauche marxiste n’a pas fait beaucoup mieux, en grande partie parce qu’elle a depuis longtemps accepté le statu quo libéral. Il faut donc changer notre fusil d’épaule et commencer à examiner de près certaines des affirmations les plus controversées de Kirk :

« Si nous avions dit que Joy Reid, Michelle Obama, Sheila Jackson Lee et Ketanji Brown Jackson devaient leur carrière à l’affirmative action [la discrimination positive], on nous aurait accusés de racisme. Mais maintenant ce sont elles qui viennent le dire à notre place […], elles disent “je suis seulement là à cause de l’affirmative action”. Oui, on est au courant. Tu n’as pas la capacité intellectuelle pour être prise vraiment au sérieux sinon. Tu devais aller piquer la place d’une personne blanche » (podcast du Charlie Kirk Show, 13 juillet 2024).

Ce morceau choisi a été abondamment cité depuis la mort de Kirk. L’échange typique à propos de cette déclaration suit toujours un scénario familier. Le libéral : Kirk était un raciste qui insultait les femmes noires en disant qu’elles n’on pas les capacités intellectuelles. Le réactionnaire (comme le vice-président J.D. Vance quand il accueillait le podcast de Kirk à la Maison Blanche) : non, il n’a pas dit ça ; il parlait de ces quatre femmes noires en particulier. Le libéral : eh bien, Kirk est un raciste parce qu’il insulte l’intelligence de ces quatre femmes noires, et Vance est un raciste parce qu’il le défend. Et à la fin, les libéraux se sentent ragaillardis, tandis que la droite promet de leur infliger les pires avanies – et rien n’est clarifié.

Dans une certaine mesure, il n’est pas si difficile que cela de trouver les failles dans l’argumentaire de Kirk. Qu’il s’agisse d’accéder à une université prestigieuse ou d’obtenir un emploi de haut niveau, les places n’ont jamais été attribuées exclusivement ni même principalement sur la base des capacités intellectuelles. Le népotisme et l’argent jouent ici un rôle assez important. Un tas de blancs occupent des postes qu’ils doivent uniquement aux hasards de la naissance. De plus, comme presque tout travailleur peut en attester, beaucoup de supérieurs hiérarchiques ne savent en général pas la moitié de ce qu’il faudrait savoir pour faire leur travail correctement mais ils aboient des ordres et donnent leur avis sur tout, comme s’ils avaient quelque chose d’utile à apporter. Et il y a beaucoup de politiciens dans la majorité comme dans l’opposition, beaucoup de juges fédéraux de différentes couleurs politiques et beaucoup de présentateurs de Fox News comme de MSNBC qui sont très loin d’être des lumières.

Mais ces remarques ne font qu’effleurer question, et nous serions bien avisés de creuser un peu plus. Kirk ne s’était pas attaqué à quatre femmes noires prises au hasard mais à des membres de l’élite noire, dont les intérêts et la vision du monde sont très éloignés de ceux de la grande masse des noirs. Et ce ne sont pas juste quatre membres de l’élite noire choisies au hasard mais des défenseuses reconnues du vieil ordre libéral, qui se drapait dans ses nobles idéaux tandis que les travailleurs blancs ainsi que tous les autres (y compris la plus grande partie des noirs) se faisaient étriller économiquement.

L’élection de Barack Obama (à laquelle Reid a contribué en tant que chargée des relations avec la presse pendant la campagne de 2008) était supposée apporter « l’espoir et le changement » et marquer la transformation quasi-complète du pays en une société postraciale. Au lieu de cela, elle a juste placé un noir au poste de contremaître de la plantation. Le gouvernement d’Obama a consacré toute son énergie à sauver les banquiers et les patrons d’une crise financière majeure, aux dépens des travailleurs – et les noirs ont été les premiers à se faire expulser de leur logement et de leur travail.

Moins les libéraux avaient à offrir matériellement aux travailleurs et aux pauvres, plus ils avaient recours à des gestes symboliques « woke » grandiloquents pour s’accrocher au pouvoir. C’est ainsi qu’une des promesses de campagne de Biden en 2020 était de nommer pour la première fois une femme noire juge à la Cour suprême – et il choisit un peu plus tard Ketanji Brown Jackson, une nomination hautement médiatisée par la Maison Blanche à un moment où la majorité des gens subissaient l’inflation galopante qu’il avait contribué à déclencher. Sheila Jackson Lee était une alliée fidèle de Biden et d’Obama. En résumé, ces quatre femmes noires ont joué un rôle de premier plan au service d’une aile de la bourgeoisie qui opprimait la grande majorité de la population – et au premier chef les noirs. Ce n’est pas le genre d’exemples de réussite qu’il faille vanter.

À l’époque du jugement de la Cour suprême interdisant l’affirmative action pour l’admission dans les universités (c’est de ce moment-là que date le commentaire de Kirk cité plus haut), les trois premières femmes noires qu’il mentionnait avaient pris publiquement position en défense de ces programmes en expliquant qu’elles en avaient elles-mêmes bénéficié, et Jackson avait rédigé une opinion dissidente où elle critiquait vertement ce jugement. Le problème fondamental est le suivant : les initiatives libérales d’affirmative action, mises en place au nom de la réparation de crimes historiques, ne peuvent rien réparer du tout. Mais elles devaient inévitablement créer des tensions qui finissent par provoquer un retour de bâton général contre la population historiquement opprimée, qui plus est dans une société en stagnation.

Pourquoi donc ? Dans un contexte où il y a un nombre limité de places à l’université, réserver une place à un étudiant noir signifie désavantager les candidats blancs et tous ceux qui ne sont pas noirs. Il en va de même avec les programmes de « diversité, équité et inclusion » (DEI) à l’embauche. Sous la pression d’une récession économique cette concurrence ne pouvait que s’envenimer et déborder, notamment pour les postes les plus prisés. Et, cerise sur le gâteau, ces mesures symboliques n’ont jamais été autre chose qu’un peu de maquillage sur le visage hideux de la ségrégation aux États-Unis. Elles ont donné un petit coup de pouce à la classe moyenne noire, une couche sociale relativement réduite, alors que la ségrégation s’aggravait dans le domaine du logement, de l’éducation et ailleurs encore. Du point de vue de la bourgeoisie, l’affirmative action et la politique de DEI permettait de s’auréoler de la diversité pour mieux perpétuer la triste réalité de l’oppression raciale et maintenir les divisions dans la classe ouvrière – jusqu’à ce que cette même bourgeoisie décide, il y a peu, de jeter aux orties tout ce camouflage libéral.

Kirk avait beau jeu de montrer que l’affirmative action et la politique de DEI sont une escroquerie. Les libéraux s’attendent à ce que les travailleurs blancs acceptent sans broncher une réduction de leurs débouchés, au nom d’obligations morales qu’ils auraient envers les autres. Mais Kirk en tire la conclusion fallacieuse qu’aujourd’hui aux États-Unis il n’y aurait plus aucune barrière à la promotion sociale des noirs, sinon leur prétendue « mentalité de victime » et ce qu’il présente comme des problèmes culturels, comme l’absence du père dans beaucoup de familles. Sur ce dernier point il y avait une certaine convergence avec Obama ; et Kirk avait aussi coutume de présenter les États-Unis comme une société postraciale. Donc tandis que les libéraux présentent les jeunes et les travailleurs blancs comme les responsables de la situation déplorable des noirs (le « privilège blanc »), Kirk en accusait les noirs eux-mêmes et les rendait en passage responsables de bloquer l’avancement des jeunes et des travailleurs blancs. Dans les deux cas on dresse les travailleurs blancs et noirs les uns contre les autres. De son côté la bourgeoisie, la couche sociale véritablement responsable de la condition dégradée des noirs aux États-Unis, du serrage de vis que subissent les travailleurs blancs et des perspectives peu reluisantes pour les jeunes générations – la couche qui détient le vrai pouvoir – n’est jamais mise en cause. En fait, la bourgeoisie maintient la ségrégation des noirs au bas de l’échelle pour mieux dresser les travailleurs les uns contre les autres et pour abaisser les critères de ce qu’on juge un niveau de vie acceptable pour les travailleurs blancs.

Il est possible de briser ce cercle vicieux : en luttant pour davantage d’emplois payés décemment et de meilleures conditions de vie pour tous, et pour ouvrir toutes grandes les portes des meilleures universités. Si l’on veut se battre pour tout cela, il faudra le faire en opposition à la fois aux libéraux et à Trump, qui s’emploie à trouver de nouvelles façons de renforcer la position des patrons en foulant aux pieds celle de presque tout le reste de la population. Et pour gagner cette bataille, il faudra rassembler la force la plus puissante possible, sur la base de l’unité contre l’ennemi commun. Les travailleurs blancs devront reprendre à leur compte la lutte pour les droits des noirs, pas par obligation morale, mais pour défendre leurs propres intérêts matériels ; et les noirs devront s’unir avec les travailleurs blancs, pas parce qu’ils leur font aveuglément confiance, mais pour combattre victorieusement la ségrégation qu’ils subissent.

« Beaucoup de mal a été fait, il [« Jim Crow », le système légal de ségrégation raciale dans le Sud] était terrible, mais les Américains noirs sont plus pauvres aujourd’hui en 2024 qu’ils ne l’étaient dans les années 1950 » (Kirk, web-série Surrounded sur Jubilee Media, 8 septembre 2024).

Kirk truandait toujours les faits quand cela l’arrangeait, mais il ajoutait un peu de vérité pour qu’on ne puisse pas l’accuser de mentir. En voilà un exemple, une provocation calculée pour les libéraux. Même si, techniquement parlant, les noirs ne sont pas plus pauvres aujourd’hui qu’à l’époque, la persistance de la misère dans les quartiers noirs des grandes villes et dans les zones rurales est évidente pour tout le monde – et Kirk demandait pourquoi il en était ainsi, malgré l’adoption de la Loi sur les droits civiques et des autres « lois antiracistes ».

Cette question remet directement en cause la vision libérale du mouvement des droits civiques. En réponse, les libéraux en sont réduits à le traiter de raciste parce qu’il défendait Jim Crow (ce qu’il ne faisait pas) ou parce que la réponse qu’il donnait revenait à blâmer la victime. Mais les libéraux ne voulaient surtout pas regarder en face une vérité dérangeante : le mouvement des droits civiques dirigé par des libéraux avait pour objectif non pas de répondre aux aspirations de la majorité des noirs mais d’ouvrir une porte à l’élite noire. Ses acquis étaient donc limités aux droits démocratiques formels, alors même que les conditions de vie dans les domaines les plus fondamentaux – notamment l’emploi, les salaires, le logement et l’éducation – se détérioraient pour l’immense majorité de la population noire. La ségrégation consiste à maintenir de force la grande majorité des noirs au bas de l’échelle sociale – et Jim Crow dans le Sud n’était pas autre chose qu’un mécanisme conçu dans ce but.

Confrontée à des luttes sociales massives, la bourgeoisie a pu abandonner la ségrégation légale, parce que ce faisant elle redorait son image sur la scène internationale (ce dont elle avait bien besoin) sans relâcher le joug qu’elle faisait peser sur les noirs. Mais la bourgeoisie ne tolérera jamais que l’immense majorité des noirs se libère de son joug – elle se priverait alors de la meilleure arme dont elle dispose pour affaiblir l’ensemble de la classe ouvrière. C’est pour cette raison que le mouvement libéral a été stoppé net quand il s’est étendu au Nord après le démantèlement de Jim Crow dans le Sud et l’adoption de lois « antiracistes » comme la Loi sur les droits civiques de 1964. Le mouvement des droits civiques ne pouvait pas remédier à la ségrégation dans ces domaines fondamentaux des conditions de vie tant que sa direction libérale maintenait la lutte pieds et poings liés à une aile de la bourgeoisie. Aujourd’hui encore, les noirs restent au bas de l’échelle dans les quatre domaines fondamentaux cités ci-dessus, et dans bien d’autres encore.

Pour changer cette situation, il faudra une confrontation directe avec les intérêts de la bourgeoisie, au lieu de chercher à changer ce qu’il y a dans la tête des gens, que ce soit en prenant conscience de ses privilèges comme le demandent les libéraux ou avec les « valeurs familiales » de Kirk. À cet égard, le déclin du mouvement syndical depuis les années 1950 est une raison majeure pour laquelle les noirs n’arrivent pas à sortir de la pauvreté. Les syndicats, avec leurs propres directions libérales, traversent une longue période de défaites et de stagnation qui remonte au début des années 1980, quand les attaques contre le peu d’acquis du mouvement des droits civiques ont commencé à prendre de l’ampleur. Ce n’est pas un hasard : les travailleurs blancs ne pourront jamais s’élever significativement au-dessus de la couche la plus défavorisée de leur classe, du fait de la pression constante qu’elle exerce pour abaisser les conditions de vie et de travail. Il faut renforcer les syndicats pour qu’ils puissent continuer à défendre collectivement tous les travailleurs – et pour cela, il est crucial de mettre en avant la cause de l’égalité des noirs.

« Les noirs commettent plus de crimes que les blancs, ils commettent plus de meurtres, ils commettent plus d’incendies volontaires, ils commettent plus de kidnappings […] ce n’est pas une guerre contre la drogue, c’est un problème culturel […]. Pourquoi tellement de noirs commettent-ils des meurtres hors de leur communauté ? » (Kirk, ibid.).

Les statistiques récentes montrent que les noirs commettent plus de meurtres, mais globalement pas plus de crimes. C’est aussi un fait que la plupart de ces meurtres sont des crimes visant d’autres noirs. On a là un autre exemple où Kirk exagère pour aboutir à des conclusions réactionnaires, mais en touchant un vrai problème social que les libéraux essaient d’escamoter. Quand ce sujet était évoqué, ils criaient au racisme et citaient d’autres statistiques – en sachant pertinemment où Kirk voulait en venir, mais en laissant entendre que citer des statistiques de criminalité défavorables aux noirs attiserait nécessairement le racisme. En règle générale, les libéraux minimisent le problème de la criminalité noire en prétendant qu’on ne peut rien y faire. À l’occasion, certains libéraux mettaient en avant des facteurs socio-économiques comme la pauvreté et la mauvaise qualité des écoles, mais ils n’avaient plus rien à dire quand Kirk argumentait que les mêmes facteurs étaient à l’œuvre dans les années 1940.

Pour commencer, le contexte national d’alors était très différent. Dans les années 1940, la bourgeoisie américaine était à son apogée au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, et sa base industrielle dépassait de très loin celles de tous les autres pays. Il y avait du travail pour les jeunes noirs, qui avaient accès aux emplois les moins qualifiés, et la bourgeoisie disposait d’un surplus social tellement considérable qu’elle pouvait facilement se permettre de mettre en place un filet de sécurité pour les pauvres, de manière à désamorcer toute agitation sociale. Aujourd’hui, du fait de la désindustrialisation et de la guerre menée contre le mouvement syndical, les bons emplois sont devenus très rares, et le filet de sécurité a été réduit à peau de chagrin, la bourgeoisie estimant que le prix à payer est trop élevé. Entre-temps, la présence policière dans les quartiers noirs s’est considérablement renforcée. Sous ce régime de terreur, les flics raflent et arrêtent autant de noirs qu’ils veulent.

Beaucoup de noirs sont contraints de vivre dans des conditions intolérables – les pires logements, les pires soins médicaux et les pires écoles, entre autres. Ils sont piégés dans des quartiers pauvres et ségrégés, où ils n’ont que de minces chances de survivre et d’en sortir. Ces conditions de vie sont un terreau fertile pour les comportements antisociaux. Ce n’est pas un problème de culture déficiente, mais de lutte désespérée pour survivre. La réponse n’est pas, comme le proposent parfois les libéraux, davantage de travailleurs sociaux ou de flics, qui ne font qu’empirer les choses. Ni non plus une question de changement de valeurs, ce qui ne veut pas dire grand-chose quand on n’a rien à manger ni de toit pour dormir. Il faut au contraire que la population noire puisse avoir davantage de quoi satisfaire ses besoins – non pas en prenant l’argent et les ressources des travailleurs blancs, mais en allant les prendre à la bourgeoisie, dont la mainmise sur la société et sur ses richesses est ce qui provoque la catastrophe que nous vivons.

« Qu’est-ce qu’une femme ? » (Kirk, ibid.).

Kirk donnait une définition strictement biologique et posait la question aux libéraux, dont la « politique identitaire » les déconnecte totalement de la réalité. Par exemple, un libéral qui de toute évidence serait considéré comme un homme par la société déclarait ceci : « Si je décidais maintenant que je veux me définir comme une femme, je serais une femme. » Loin d’aider à défendre les personnes transgenres, une telle déclaration est de toute évidence tellement en dehors du monde réel qu’elle agit comme un repoussoir pour les travailleurs, qui sont beaucoup plus avisés. « Si je décidais maintenant que je veux me définir comme un patron, je serais un patron. » Bien sûr !

Pour Kirk, une femme est définie strictement en fonction de ses caractéristiques physiques, comme ses chromosomes et ses organes reproductifs. Il est bien sûr ridicule d’argumenter qu’avoir un vagin n’a absolument aucun rapport avec la féminité. Cela étant dit, la simple réalité biologique et la capacité d’être enceinte ne disent pas grand-chose sur ce que signifie être une femme dans une société donnée, qui prescrit aux femmes un certain nombre de façons d’agir, de parler, de s’habiller, de prendre soin de leur corps et de se comporter, quels emplois elles peuvent occuper et bien d’autres choses encore. La définition d’une femme que donnait Kirk reflète ses objectifs politiques : amener la société à rejeter les personnes transgenres comme des parias et renforcer les normes genrées à l’intérieur du carcan de la famille patriarcale.

Les libéraux veulent au contraire conquérir l’acceptation sociale du droit à la transition de genre, mais ils ont tout faux, d’une manière qui ne peut que provoquer un retour de bâton. Là où Kirk confond la biologie et la signification sociale du fait d’être une femme, ils définissent l’appartenance au genre féminin comme ce qu’une personne veut être à un moment donné. C’est évidemment faux en termes biologiques. Pour essayer d’expliquer le contraire, les libéraux argumentent que le sexe n’est pas binaire (mâle et femelle), mais bimodal (un continuum avec deux pôles principaux). Rejeter la binarité comme une invention pure et simple ne fait que rendre plus difficile d’appréhender la complexité du monde physique et du monde social, à commencer par les fondements biologiques assez évidents de ce que c’est qu’être une femme. Reconnaître l’existence de sexes opposés n’exclut pas en soi l’existence de variations et d’exceptions à la règle.

Quand les libéraux affirment qu’être une femme tient simplement à ce qui est dans la tête de la personne, c’est aussi faux du point de vue de la société, qui a des normes genrées profondément enracinées dans les principales institutions, comme la famille. Le simple fait que ce que veut dire être une femme soit une construction sociale ne veut pas dire qu’un individu peut librement déterminer ce qu’est une femme. S’auto-identifier à un genre donné ne garantit pas l’acceptation sociale de cette identité. Personne ne sait mieux que les personnes transgenres elles-mêmes à quel point la transition de genre est difficile. Au bout du compte, pour briser les normes genrées il faudra changer la société, pas changer les identités. Quand les libéraux se focalisent sur l’identité, cela ne peut que conduire à renoncer à combattre l’oppression des personnes transgenres en isolant leur mouvement de la société.

Les personnes transgenres ont conquis une certaine acceptation dans les dernières années de l’ordre libéral, à un moment où la bourgeoisie de ce pays s’empressait de créer une apparence de progrès social pour faire oublier son incapacité à assurer quelque progrès matériel que ce soit. Et ce vernis « progressiste » a disparu dès qu’il n’a plus convenu à la bourgeoisie.

Pour stopper les attaques et avancer concrètement, il faut lier la lutte des personnes trans à celle de la classe ouvrière, qui a un intérêt objectif à l’avènement d’une société nouvelle. On n’y parviendra pas en disant aux travailleurs qu’ils doivent accepter toutes les expressions de genre, mais en leur montrant qu’il est en fait dans leur intérêt de lutter pour défendre les personnes trans, que les attaques contre les droits des personnes trans sont un prélude à la suppression des droits de l’ensemble de la classe ouvrière, et qu’en s’unissant pour se défendre, les personnes trans et les travailleurs pourront mettre les deux groupes en meilleure position. C’est une nécessité urgente quand Trump exploite chaque occasion de s’en prendre aux personnes trans et aux travailleurs.


Par son incapacité à avancer de vrais arguments matérialistes – en opposition directe à la fois aux libéraux et à la droite –, la gauche est un repoussoir pour la grande majorité des travailleurs. C’est seulement en liant les luttes pour les intérêts des travailleurs à la défense des opprimés que nous pourrons assurer l’unité de notre classe et rassembler les forces nécessaires pour résister aux attaques à venir. Laissons les libéraux se discréditer eux-mêmes en niant et en dénigrant les préoccupations des travailleurs à coups d’arguments moralisateurs, et affirmons clairement que la gauche a un programme pour combattre les deux ailes de la bourgeoisie. C’est la seule façon de construire un mouvement lutte de classe pour contrer l’attrait de réactionnaires comme Kirk ou de l’approche désespérée des « loups solitaires ».