https://iclfi.org/pubs/ro/2026-ordre-americain
La résolution suivante a été adoptée lors de la réunion du comité central de la Ligue trotskyste au Québec et au Canada du 5 septembre 2026. Depuis, Carney peaufine son image de défenseur de l’ancien ordre mondial libéral et de chef consacré des soi-disantes puissances moyennes, face aux efforts de Trump pour enrayer par la force le déclin de l’hégémonie américaine. Du sommet des milliardaires sur l’investissement en septembre à son récent discours devant l’UE, Carney vise à rendre plus compétitive l’économie canadienne en décomposition, en réduisant, sans jamais l’éliminer, son intégration à l’économie et à l’appareil militaire américains. Et en faisant miroiter d’énormes allégements fiscaux aux entreprises, la classe dirigeante est claire : ce sont les travailleurs qui en paieront le prix.
Les libéraux viennent de mettre ce prix noir sur blanc. Le projet de loi C-39, la « Loi visant à bâtir un Canada fort », instaure un processus d’approbation accéléré pour les projets jugés d’« intérêt national ». Les droits des peuples autochtones, dont les terres seront traversées par les pipelines, mines et autoroutes projetés, seront encore davantage piétinés, et les protections environnementales existantes — déjà bien faibles — seront démantelées. La loi renforce aussi les pouvoirs du gouvernement pour briser les grèves en vertu de l’article 107 du Code du travail. Afin de dégager encore plus d’« avantages concurrentiels » pour les investisseurs institutionnels grâce à « la rapidité, la certitude et la prévisibilité », les libéraux prévoient de privatiser l’exploitation des quatre grands aéroports du Canada. Sans lutte pour s’y opposer, cette mesure entraînera encore des pertes d’emplois et des attaques contre les syndicats.
Tout en dénonçant à juste titre le projet de loi C-39 comme une attaque contre le mouvement ouvrier, les dirigeants syndicaux font la promotion du « libéralisme de Davos » de Carney et de l’ensemble de ses plans économiques. Pourtant, C-39 est un pilier de la stratégie des libéraux visant à « bâtir un Canada fort » ! La disposition permettant de briser les grèves fait partie intégrante de cette stratégie ; ce n’est pas une aberration dont le retrait suffirait à mettre tout le programme d’« unité nationale » au service des travailleurs. La présidente du Congrès du travail du Canada (CTC), Bea Bruske, affirme que le droit de grève est « dans l’intérêt national » et que « le Canada a besoin de travailleurs les coudes hauts, pas les mains liées ». Mais ce sont les bureaucrates à la tête des syndicats qui lient les mains du mouvement ouvrier. Entre 2023 et 2025, les libéraux se sont servis dix fois de l’article 107 pour briser des grèves, mais ces bureaucrates syndicaux n’ont rien fait pour défendre les syndicats contre les attaques du gouvernement. C’est cette trahison qui a ouvert la voie à C-39.
La gauche doit de toute urgence construire une opposition lutte-de-classe à ces gens qui ont trahi les travailleurs à maintes reprises. Notre résolution vise à mettre de l’avant un programme pour guider les socialistes dans la construction d’un courant révolutionnaire qui rompe avec le libéralisme et s’ancre dans le mouvement ouvrier.
Nos perspectives pour la prochaine période doivent partir de deux réalités fondamentales. Premièrement, la vague d’unité nationale en réaction à l’offensive de Trump est un poison pour les travailleurs et les opprimés. Elle les lie aux intérêts des exploiteurs capitalistes canadiens par l’entremise du gouvernement libéral de Carney. Deuxièmement, les coups de massue assénés par l’empire américain dans ses efforts pour enrayer l’affaiblissement de son hégémonie mondiale ne sont que la première étape d’une crise mondiale qui s’étend. Celle-ci entraînera des attaques encore plus profondes partout, y compris au Canada. L’unité anti-Trump avec le gouvernement Carney, prônée par les dirigeants syndicaux et le NPD, laissera les travailleurs sans défense face à cette offensive.
L’échec des négociations commerciales avec les États-Unis renforce cette dynamique réactionnaire. Les partis d’opposition, les bureaucrates syndicaux, la plupart des gouvernements provinciaux et les organisations du grand patronat ont appuyé la position de Carney, le régime de Danielle Smith en Alberta faisant seul exception. La rhétorique de Carney sur la nécessité de tenir tête aux États-Unis relèvent surtout de la mise en scène. Son gouvernement a déjà cédé à de nombreuses exigences de Trump, notamment en augmentant considérablement les dépenses militaires, et les réalités de la géographie, de l’intégration industrielle et des échanges commerciaux ne laissent au Canada qu’une très faible marge de manœuvre. Carney doit aussi tenir compte de l’indignation que provoquerait le fait de céder ouvertement aux États-Unis sur un enjeu majeur, par exemple le démantèlement de la gestion de l’offre agricole au Québec ou le feu vert à la destruction totale de l’industrie automobile.
L’opposition des travailleurs à l’offensive-éclair de Trump est entièrement justifiée. Comme l’explique en détail le document de notre conférence internationale (en anglais), l’empire américain est la principale force qui pousse le monde vers la barbarie. Mais s’allier aux capitalistes canadiens au nom de l’opposition à Trump ne peut mener qu’au désastre. Quelles que soient les mesures prises par le gouvernement au nom du renforcement de l’économie canadienne, elles se feront aux dépens des travailleurs et des opprimés. Carney s’est déjà servi de la vague de patriotisme pour couvrir des attaques majeures contre les syndicats, les immigrants, les peuples autochtones et les droits démocratiques. Des emplois sont supprimés dans le secteur public et les programmes sociaux sont sabrés. Une nouvelle série de plans de sauvetage des grandes entreprises s’accompagnera de nouvelles attaques. Pour se défendre contre cette offensive, les travailleurs doivent commencer par s’opposer au gouvernement et mener la lutte contre lui — à l’inverse de la perspective prônée par les dirigeants syndicaux. Il faut aussi s’opposer fermement aux tarifs douaniers de représailles et aux mesures du même genre, qui ne feront qu’aggraver la crise du coût de la vie.
Depuis la Deuxième Guerre mondiale, le Canada agit comme partenaire impérialiste de second rang des États-Unis. C’est vrai sur le plan militaire (OTAN, NORAD) comme sur le plan économique (les trois quarts des exportations sont destinés aux États-Unis). Des industries majeures comme l’automobile dépendent entièrement du marché américain et s’effondreront si cet accès est coupé. Le pays n’a tout simplement pas le poids nécessaire pour agir comme une puissance autonome. Les dirigeants d’Ottawa se sont donc pliés encore et encore à la politique réactionnaire des États-Unis. Carney l’a dit explicitement dans son discours devant l’Economic Club of New York au printemps dernier, où il a vanté un « Canada fort » pour « aider à rendre sa grandeur à l’Amérique ». Malgré quelques leviers dans des domaines comme les minéraux critiques, le Canada est qualitativement trop faible et trop étroitement lié au colosse américain pour l’emporter dans une guerre commerciale. Carney oppose actuellement une certaine résistance, et sa popularité est aujourd’hui immense grâce à sa posture de dirigeant qui tient tête à Trump sur la scène mondiale et défend « tous les Canadiens ». Mais quelle que soit la réalité de cette « résistance », elle sera payée par le sang et la sueur de la classe ouvrière canadienne. La question posée est la suivante : la classe ouvrière rompra-t-elle avec le piège de cette unité nationale de front populaire pour s’engager sur la voie de la lutte de classe ? Ou ses conditions se dégraderont-elles davantage à mesure que les dirigeants capitalistes intensifieront leurs attaques ?
Carney gagne du temps, mais il capitulera plus complètement devant Trump tôt ou tard. Pour l’instant, sa croisade pour l’unité nationale sert de bélier aux intérêts de Bay Street, visant à préserver autant que possible la place du Canada au sein de l’empire américain en décomposition, tout en gérant les fissures de la société. La seule défense contre cela est la lutte anti-impérialiste des travailleurs du Canada et du Québec, indépendante des libéraux et des autres partis capitalistes, et cherchant à nouer des liens avec les travailleurs aux États-Unis et ailleurs. Il est clair que ni le NPD ni les dirigeants syndicaux actuels ne mèneront une telle lutte. Leur perspective totalement en faillite a été résumée dans la récente déclaration de la présidente du CTC, Bea Bruske, appuyant Carney contre Trump, qui appelle « les gouvernements, les travailleurs, les syndicats, les entreprises et les communautés » à « faire front commun » contre les États-Unis.
Une crise économique se profile
Au-delà de la guerre commerciale immédiate se pose l’état de l’économie américaine et mondiale, mûre depuis longtemps pour une crise majeure. De grands chocs s’annoncent. Trump mène guerre après guerre, multiplie les tarifs douaniers et les sanctions, et intensifie les attaques contre les immigrants et les autres minorités aux États-Unis. Tout cela s’inscrit dans les efforts de l’impérialisme américain pour raffermir sa suprématie mondiale affaiblie et se préparer à affronter son principal rival, la Chine. Mais ses fondements économiques reposent sur une frénésie spéculative. La dette nationale a dépassé les 40 000 milliards de dollars. La bulle de l’IA qui a alimenté la bourse finira par éclater. Lorsqu’elle éclatera, elle emportera des montagnes de capital fictif et mettra à nu la pourriture au cœur de l’empire américain. Cependant, tant que les États-Unis resteront de loin la puissance militaire dominante et contrôleront le système financier mondial, ils disposeront d’énormes avantages pour orienter la réponse à la crise, ce qui leur permettra d’en faire porter une grande partie du fardeau aux autres pays.
Les effets de la crise à venir se feront sentir dans le monde entier, surtout dans le Sud global. Mais elle entraînera aussi des attaques dévastatrices contre les travailleurs aux États-Unis et chez leurs partenaires impérialistes de second rang. Le Canada sera durement touché, surtout compte tenu de la faiblesse des fondements de son économie. Il y aura des licenciements massifs et une profonde offensive d’austérité, probablement accompagnés d’une répression importante. À mesure que la classe dirigeante augmentera les dépenses militaires et renflouera les entreprises frappées par la guerre commerciale, elle cherchera à réduire ses dépenses en attaquant les syndicats et les services sociaux. Pourtant, le système de santé se dégrade déjà, l’endettement personnel explose, le logement dans les grandes villes est inabordable et des communautés autochtones continuent de vivre sans services de base, y compris l’eau potable.
On parle beaucoup de la nécessité de réindustrialiser le Canada pour développer l’économie, reconstruire les infrastructures et relever le niveau de vie. Mais la détérioration économique du Canada est un problème que la classe dirigeante ne peut pas résoudre. Le déclin constant de la productivité au cours des dernières décennies est le revers du parasitisme financier qui est de plus en plus devenu le moteur de l’économie. Et les fissures menacent maintenant de s’ouvrir partout : l’énergie et les ressources naturelles (surtout dans l’Ouest) face au secteur industriel (surtout en Ontario et au Québec) ; le rôle central des ressources primaires, particulièrement des exportations de pétrole ; un secteur industriel vidé de sa substance et dépendant des États-Unis ; le sentiment d’aliénation de l’Ouest, la subordination nationale du Québec, les conditions dégradantes imposées aux peuples autochtones, et bien d’autres problèmes encore. La « diversification » commerciale ou une prétendue « alliance des puissances moyennes » ne sont pas non plus des remèdes miracles à la dépendance du Canada envers l’empire américain. À mesure que la crise de l’impérialisme américain s’approfondira, celle de son partenaire canadien de second rang s’aggravera aussi.
Il y a eu une certaine résistance aux attaques déjà menées par les gouvernements fédéral et provinciaux. Cela comprend des grèves, surtout dans le secteur public, des actions autochtones en Colombie-Britannique et des manifestations étudiantes contre l’austérité en Ontario. Mais ces luttes sont restées largement dispersées et isolées. Certains secteurs du mouvement ouvrier, notamment les travailleurs des postes du STTP, ont subi des défaites historiques. La grève des agents de bord d’Air Canada l’an dernier, au cours de laquelle le syndicat a brièvement défié un ordre gouvernemental de retour au travail, représentait la meilleure occasion de remporter une victoire ouvrière qui aurait pu commencer à renverser la vapeur. Mais les bureaucrates du SCFP y ont rapidement mis fin et ont fait passer une convention collective au rabais.
La classe ouvrière n’a pas été écrasée, mais les syndicats ont été sérieusement affaiblis et leurs dirigeants limitent les luttes qui éclatent. Chez de nombreux travailleurs, le sentiment dominant semble être de faire profil bas et d’essayer de s’en sortir, les syndicats eux-mêmes étant souvent perçus comme des lieux de discussion inutiles qui ne font pas grand-chose à part percevoir les cotisations. C’est aussi vrai au Québec, même si les syndicats y restent plus forts que partout ailleurs au pays. L’unité nationale pénètre même la classe ouvrière québécoise, que la peur pousse à appuyer Carney et, dans une certaine mesure, la CAQ fédéraliste, ce qui fait pression sur le chef du PQ, Paul St-Pierre Plamondon, pour qu’il reporte ses projets de référendum sur la souveraineté. Il faut que la classe ouvrière se prépare collectivement aux attaques à venir en menant des luttes défensives pour limiter autant que possible les dégâts. Cela peut préparer le terrain à une contre-offensive lorsque la situation changera. Une telle perspective pose directement la nécessité de reconstruire le mouvement ouvrier par la lutte contre sa direction actuelle.
La faillite du libéralisme
Le remplacement de Trudeau, détesté, par Carney dans les premiers jours de la deuxième présidence de Trump a bloqué la montée des conservateurs de Poilievre lors des dernières élections. Cette situation n’a pas changé : les conservateurs stagnent dans les sondages. Pour les élites politiques et économiques, ainsi que pour les sociaux-démocrates et les bureaucrates syndicaux (et même au Québec), un gouvernement dirigé par le banquier technocrate Carney reste actuellement l’option privilégiée pour traiter avec Trump. Mais la désaffection à l’égard des libéraux finira par grandir. Le NPD conserve des poches d’appui au niveau provincial, surtout dans l’Ouest, mais au fédéral, il est discrédité et largement marginalisé, sans que rien n’annonce un changement. Ce sont plutôt les forces de droite qui gagnent du terrain parmi les travailleurs qui, au lieu de simplement faire profil bas, cherchent une alternative aux politiciens de l’establishment, surtout face à la crise persistante du coût de la vie.
Sous Carney, le libéralisme canadien s’est réorienté. Le blabla de Trudeau sur la diversité, les droits de la personne, la réconciliation avec les Autochtones et les valeurs sociales progressistes a cédé la place à un discours sur la sécurité économique, l’édification nationale, la politique industrielle et la souveraineté canadienne. La prétention à défendre les minorités et le multiculturalisme officiel n’a pas disparu, mais elle est de plus en plus reléguée au second plan. Tout en souscrivant largement aux politiques économiques de Carney, le NPD et de nombreux dirigeants syndicaux se sont opposés à son changement de discours, cherchant à s’accrocher à l’ordre libéral en désintégration. Tant qu’ils continueront ainsi, la droite populiste pourra continuer à se présenter comme la seule alternative au statu quo.
Lorsque l’appui populaire actuel à l’unité nationale anti-Trump s’effondrera, les populistes de droite chercheront à en tirer parti. Ils trouvent déjà un écho auprès des couches de la classe ouvrière sceptiques face à la posture des « coudes hauts » du gouvernement libéral, certains voulant simplement conclure une entente avec les États-Unis. Sans la constitution d’une alternative de gauche qui rompe complètement avec le libéralisme, ces forces seront bien placées pour profiter de l’échec inévitable du carneyisme. Cela souligne l’urgence de construire une alternative socialiste, de confronter les arguments de la droite et de les réfuter.
Le multiculturalisme canadien a toujours servi de massue contre la libération nationale du Québec. Les appels à l’unité nationale reposent sur le mensonge selon lequel le Canada serait une communauté volontaire de citoyens égaux. Face à l’incertitude économique et géopolitique croissante, l’un des objectifs de Carney est de rallier la population en masquant le caractère de nation oppresseuse du Canada. Ainsi, après son discours de Davos en janvier dernier, il s’est rendu sur les plaines d’Abraham, où il a fait l’éloge de la Conquête britannique en la qualifiant de « partenariat » et a exhorté « tous les Canadiens » à s’unir face aux défis économiques à venir. C’était un coup de semonce contre la montée de l’appui à l’indépendance du Québec chez les jeunes, et un avertissement qu’Ottawa ne reculera devant rien pour contrecarrer les aspirations nationales du Québec.
Les menaces de Trump ont maintenant modifié le rapport de forces dans les prochaines élections québécoises. Si le PQ reste en tête des sondages par une faible marge, il a déjà reculé sur la tenue rapide d’un référendum. Cela reflète aussi le fait que, loin d’avoir une stratégie pour gagner l’indépendance par la lutte anti-impérialiste, les nationalistes bourgeois québécois misent sur une entente pacifique et gradualiste avec les dirigeants canadiens et les impérialistes américains (du moins une fois Trump parti). Le Bloc québécois a salué la rupture des négociations commerciales avec Washington par Carney, et le PQ s’est pour sa part contenté de quelques critiques, s’accommodant ainsi de l’unité canadienne réactionnaire. La seule façon de tenir tête aux intimidations de Trump et aux menaces de Carney est de lutter pour l’indépendance du Québec en mobilisant la classe ouvrière dans une lutte indépendante. Une partie cruciale de cette lutte consiste à arracher les travailleurs du Canada anglais au piège de l’unité nationale et à les gagner au soutien de la lutte du Québec pour sa liberation nationale. Ce ne sera pas une tâche facile compte tenu du chauvinisme historique du mouvement ouvrier au Canada anglais. Cependant, il revient à la gauche de montrer concrètement que les travailleurs au Canada ont davantage à perdre en soutenant l’oppression nationale du Québec qu’en s’y opposant. Même une petite manifestation de solidarité avec le Québec dans le contexte actuel contribuerait grandement à fissurer ce consensus d’unité nationale.
Nous assistons aussi à une montée de l’activité anti-immigrants des forces d’extrême droite. Jusqu’à présent, il ne s’agit pas d’un mouvement de masse comme en Grande-Bretagne et aux États-Unis, en grande partie à cause de l’appui à la croisade de Carney pour l’unité nationale et à ses mesures visant à réviser les niveaux élevés d’immigration sous Trudeau, lorsque d’immenses nombres de travailleurs étrangers étaient amenés comme source de main-d’œuvre bon marché, ce qui servait aussi à masquer un déclin constant de la productivité économique. Ce virage a été rapide et brutal : le robinet de l’immigration ayant été fermé, la population du Canada a diminué l’an dernier pour la première fois depuis qu’on tient des statistiques. Mais la forte dégradation des conditions de vie et de travail engendrée par des décennies de statu quo libéral pousse un nombre croissant de travailleurs vers la droite et alimente la réaction contre les minorités non blanches, les peuples autochtones et d’autres couches opprimées. Dans la lutte pour une direction révolutionnaire du mouvement ouvrier, les socialistes doivent être à l’avant-garde de la défense des opprimés en montrant concrètement que ces divisions dégradent en réalité davantage les conditions de l’ensemble de la classe ouvrière.
Une expression particulièrement visible de ce rejet du libéralisme vers la droite s’est manifestée en Alberta, où des forces petites-bourgeoises jouent sur l’incertitude économique pour attiser l’hostilité envers les immigrants et les peuples autochtones et réclamer un référendum sur la séparation d’avec le Canada. Le sentiment d’aliénation de l’Ouest fait depuis longtemps partie du paysage politique canadien, mais cette question est maintenant passée au premier plan dans le contexte des efforts des États-Unis pour remodeler le monde et du net déclin du libéralisme canadien traditionnel. À l’opposé du Québec, l’Alberta n’est pas une nation opprimée ; une partie de l’attrait des séparatistes albertains repose en fait sur la dénonciation des « privilèges » accordés au Québec par les « élites laurentiennes ». Bien que Smith et Poilievre s’opposent tous deux à la séparation, ils se servent du mouvement pour accroître leur pouvoir de négociation avec Ottawa sur l’autonomie provinciale et la réglementation qui contraint l’industrie pétrolière et gazière. Carney a répondu par une entente sur un nouveau pipeline vers la côte Ouest, à laquelle les groupes autochtones s’opposent fermement.
Des mouvements comme le séparatisme albertain ne constituent pas une menace pour la classe dirigeante, mais sont une autre expression réactionnaire de la crise du fédéralisme canadien, substituant le populisme de droite au libéralisme. Ils intensifieraient les attaques contre les immigrants et les peuples autochtones sans rien faire pour faire avancer les intérêts matériels des travailleurs en Alberta. De plus, une Alberta indépendante ne serait guère plus qu’un vassal pétrolier de l’impérialisme américain. Mais si la classe ouvrière n’a pas intérêt à appuyer le séparatisme, elle ne doit pas non plus soutenir l’opposition pro-Canada, qui va du NPD et des directions syndicales jusqu’au courant dominant des conservateurs, en passant par les libéraux. Ici encore, les révolutionnaires doivent tracer une ligne de classe contre le libéralisme comme contre la droite populiste. La gauche doit détourner le juste ressentiment de la classe ouvrière albertaine envers le libéralisme du mouvement réactionnaire pour l’indépendance de l’Alberta, et l’orienter vers une lutte de classe commune contre Carney et les barons du pétrole.
Construire un mouvement révolutionnaire de la jeunesse
La jeunesse est en première ligne des bouleversements, des fissures et de la décomposition sociale au Canada. Les conséquences de la décomposition de l’empire américain, de l’aggravation de la crise du capitalisme canadien et de la montée de la réaction frappent les jeunes le plus durement : endettement écrasant, logements inabordables, système d’éducation qui s’effondre, sombres perspectives d’emploi, classe ouvrière affaiblie, encadrement disciplinaire et répression accrus rendent tous la jeunesse plus précaire. En même temps, il y a une énergie considérable et une colère à vif chez les jeunes. La question est : où ira cette énergie, qui pourra lui donner une direction et dans quel but ? Les révolutionnaires doivent être à l’avant-garde de cette lutte. Ni les libéraux de Carney ni les conservateurs de Poilievre ne peuvent offrir un avenir à la jeunesse. Nous devons lutter pour arracher les jeunes à l’attrait réactionnaire de la droite populiste et à l’unité nationale anti-Trump en faillite des libéraux, et donner à cette colère une orientation combative de lutte de classe, opposée aux deux impasses que sont le libéralisme et le populisme de droite.
Le mouvement étudiant en Ontario constitue pour nous un terrain de lutte clé pour faire avancer cet objectif. Les coupes de Ford dans le RAFEO ne découlent pas des défaillances morales de cet individu, mais reflètent le besoin de la classe dirigeante de fermer les portes de l’enseignement supérieur et de serrer la vis aux jeunes. Cette attaque a suscité une réaction parmi une large couche de la jeunesse ontarienne. La direction du mouvement a toutefois fait tout son possible pour confiner la colère de ces jeunes dans les limites de l’indignation libérale et de la stratégie sans issue des pétitions, des courriels aux députés provinciaux et des motions parlementaires. L’emprise de la direction FCEE-NPD sur le mouvement étudiant l’a paralysé et a garanti son impuissance en démobilisant les étudiants par ses politiques libérales et réformistes et en bloquant toute véritable confrontation avec Ford. Nos camarades étudiants ont joué un rôle déterminant dans la direction d’un débrayage au secondaire pendant les manifestations du printemps dernier contre les coupes de Ford dans le RAFEO. Nous avons combattu la stratégie des principaux organisateurs des manifestations au sein de la Fédération canadienne des étudiantes et étudiants (FCEE), qui prônaient de s’en remettre au NPD pour s’opposer à Ford à l’Assemblée législative de l’Ontario, démobilisant ainsi la lutte.
La tâche de la gauche socialiste est de briser cette emprise en luttant pour une autre orientation, pas seulement dans les pages de ses journaux, mais dans la réalité. Cependant, les appels abstraits de la gauche socialiste à la grève étudiante ne se sont pas accompagnés d’une lutte sérieuse pour construire un pôle qui se battrait pour celle-ci. C’est là la principale faillite de la gauche socialiste — dans la continuité de sa faillite historique dans la lutte contre Ford depuis son élection en 2018. Si ce cycle n’est pas brisé, les manifestations organisées par le front populaire anti-Ford continueront de servir de soupape à la colère sans rien changer. C’est dans ce vide qu’a émergé Students Against Austerity (SAA), un petit groupe d’étudiants marxistes déterminés, principalement basé à Toronto. En tant que groupe, ils se caractérisent par une contradiction fondamentale : leur objectif central est la grève étudiante — ce qui exige une lutte contre la direction —, mais leur méthode pratique pour y parvenir évite cette confrontation nécessaire, freinant ainsi la réalisation de cet objectif. En faisant adhérer nos jeunes camarades à SAA, nous pouvons chercher à exploiter cette contradiction pour faire avancer la lutte pour un pôle révolutionnaire contre la FCEE et le NPD et, plus largement, pour un mouvement révolutionnaire de la jeunesse.
Une perspective pour avancer dans une situation réactionnaire
L’extrême gauche est divisée et largement coupée de la classe ouvrière. Comme l’a défendu avec force le document de notre conférence internationale, les travailleurs du monde doivent s’unir contre l’empire américain, et la gauche doit assumer cette tâche historique mondiale. C’est aussi vrai au Canada qu’ailleurs. L’expression concrète de cette lutte ici passe par un combat sans compromis contre la classe dirigeante canadienne, partenaire de second rang de l’impérialisme américain, qui se donne actuellement des airs de défenseur de la souveraineté des « puissances moyennes » et s’engage même dans un conflit tarifaire avec Trump. Face à cette mascarade, la gauche au Canada doit canaliser la colère légitime contre Trump et l’empire américain vers une rupture avec l’unité nationale canadienne et vers une véritable lutte de classe contre les dirigeants américains et canadiens. Interpréter cela comme une capitulation au « nationalisme canadien » est une réaction rigide et sectaire. Au contraire, la lutte contre l’impérialisme américain implique nécessairement une lutte contre ses partenaires canadiens de second rang. Mais la gauche ne gagnera pas les travailleurs à cette lutte et ne les arrachera pas au nationalisme réactionnaire de la classe dirigeante en niant la réalité au nom d’une quelconque « pureté » antinationaliste de principe.
Des secteurs de la gauche réagissent aux trahisons ouvertes de la direction du NPD et à ses chasses aux sorcières contre les opposants de gauche (surtout sur la Palestine) en essayant de reconstruire une alternative social-démocrate plus radicale, comme Capitalism Can’t Be Fixed. D’autres, notamment le Parti communiste révolutionnaire, recrutent des couches de jeunes désabusés. Cependant, ils combinent une image fausse d’une poussée générale à gauche dans la société avec un programme abstrait de construction du parti, déconnecté de toute intervention pour influer sur la lutte de classe réelle et combattre les dirigeants traîtres de la classe ouvrière. Un troisième courant, comme Alliance ouvrière (AO) ou le Communist Workers Circle (CWC), cherche bel et bien à intervenir dans les luttes ouvrières et autres en cours, tout en refusant lui aussi largement de s’opposer ouvertement aux directions traîtres du mouvement ouvrier et des autres mouvements. La tâche centrale des socialistes doit être de regrouper un courant révolutionnaire dans ces milieux de gauche, qui rompe complètement avec les politiques libérales « progressistes » et cherche à s’ancrer dans le mouvement ouvrier. Malgré nos forces très modestes, c’est cette perspective qui doit continuer à guider notre travail. Notre objectif n’est pas le recrutement linéaire de quelques individus, mais un réalignement fondamental de la gauche sur des bases programmatiques claires, en particulier contre le libéralisme, sur la question nationale québécoise et sur la Chine.
Nous avons mis en pratique cette perspective dans notre campagne de soutien critique à Yves Engler dans la course à la direction du NPD. Notre intervention a fait ressortir les questions clés sur lesquelles Engler traçait une ligne nette contre l’establishment capitaliste et celui du NPD : l’opposition au sionisme et à l’OTAN. Les bonzes du NPD ont répondu à la campagne d’Engler en l’excluant de la course, puis en l’expulsant carrément du parti. Nous avons continué à intervenir auprès des forces engagées dans cette campagne qui se sont regroupées au sein de Capitalism Can’t Be Fixed et du Socialist Movement. Lorsque ce dernier a proposé de présenter des candidats aux élections municipales en Ontario, nous avons défendu que cette démarche devait reposer sur une alternative de classe claire aux politiciens de l’establishment, y compris la mairesse de Toronto, Olivia Chow, et l’alliance de politiciens néo-démocrates, verts et libéraux qui l’appuient. Nous avons notamment mis de l’avant une perspective ouvrière pour combattre la crise du coût de la vie et nous opposer à la répression policière des manifestants pour la Palestine, que Chow a publiquement appuyée. Si l’appel du Socialist Movement à présenter des candidats semble mort-né, le programme de lutte que nous avons élaboré pour cette campagne fournit une base solide pour intervenir autour des élections.
Notre implantation et nos liens dans le mouvement ouvrier sont cruellement limités, une faiblesse que nous cherchons à surmonter. Nous cherchons à construire des caucus d’opposition capables de diriger des luttes, même minimes, contre les patrons ainsi que contre les dirigeants syndicaux traîtres actuels. La tâche de la gauche marxiste est d’aller vers la classe ouvrière par l’implantation et l’intervention, afin de construire une opposition organisée aux directions syndicales traîtres. Les conditions actuelles sont difficiles, compte tenu de l’apathie ambiante, des illusions dans l’unité nationale et des déplacements vers la droite dans différents secteurs de la classe ouvrière. Mais s’y dérober, que ce soit au nom du sectarisme ou par refus d’affronter les obstacles, n’offre aucune issue. Malgré nos ressources modestes, nous avons cherché à mettre de l’avant cette perspective dans les domaines de travail qui nous sont accessibles, tant dans l’industrie qu’au sein ou autour de courants de gauche orientés vers la classe ouvrière, comme AO ou le CWC. L’objectif général des militants socialistes doit être de reconstruire le mouvement syndical à partir de la base et de forger une nouvelle direction de lutte de classe.
La défense unitaire des militants de gauche confrontés à la répression est également essentielle. À Toronto, par exemple, plus de 100 militants pour la Palestine ont été raflés dans le cadre du projet Resolute de la police. Pourtant, face aux attaques, la plupart des organisations de gauche se défendent seules ou, au mieux, expriment une solidarité symbolique. Le sectarisme profondément enraciné est un obstacle immense à ce qui devrait être une tâche élémentaire : l’action unitaire contre la répression étatique. Nous continuerons à faire campagne pour l’action commune de la gauche socialiste, en l’élargissant autant que possible à l’ensemble du mouvement ouvrier. Ces actions nécessaires peuvent aussi offrir un cadre pour débattre des perspectives permettant d’avancer. Cette tâche sera d’autant plus importante lorsque la répression étatique s’intensifiera dans la période à venir.
Comme cela a été souligné à la conférence internationale, les ressources et les énergies des marxistes en Occident doivent être mises à contribution pour construire les forces révolutionnaires du Sud global. Nous cherchons à intégrer ce travail parmi les diasporas au Québec et au Canada, par exemple chinoise, indienne, haïtienne et philippine.
La crise actuelle de l’empire américain et l’effondrement à venir du carneyisme ne feront qu’approfondir les fissures de la société canadienne. Le libéralisme creux ou les rêves de palliatifs réformistes ne peuvent en rien défendre les intérêts des travailleurs et des opprimés. Nous visons à reconstruire la gauche par un échange franc de points de vue ainsi que par l’action commune, en élaborant une stratégie révolutionnaire pour l’époque actuelle, enracinée dans les luttes de la classe ouvrière. Il n’y a pas d’autre voie pour avancer.

