https://iclfi.org/pubs/lb/2026-age-consentement
L’article suivant a été écrit par Ñico Connelly et sa publication a été approuvée par le Comité exécutif international de la LCI. Il est d’abord paru en anglais dans Women and Revolution n° 47, dont il est ici traduit.
Dans cette société en putréfaction, personne autant que les jeunes ne sent le sol se dérober sous ses pieds. Et au fur et à mesure que leur avenir s’assombrit, ils ont de plus en plus de mal à prendre leur autonomie, et leur dépendance vis-à-vis des adultes s’accroît. C’est dans le domaine de la sexualité que cette angoisse s’exprime de la façon la plus aiguë. Chaque scandale d’abus sexuels commis sur des mineurs ne fait que renforcer ce sentiment. Cependant, la bourgeoisie exploite habilement cette peur légitime pour alimenter ses objectifs politiques réactionnaires. Le mouvement d’extrême droite QAnon, qui a une influence croissante sur la politique de droite, en est la meilleure illustration : les accusations de prédation sexuelle et de pédophilie deviennent une arme redoutable pour attaquer quiconque se situe à la gauche de MAGA (« Make America Great Again »).
Pour combattre les abus sexuels sur des enfants, il faut dissocier l’offensive morale agressive de la droite des crimes commis contre les jeunes. Les deux ailes de la classe dirigeante se servent des accusations de viols d’enfants et de pédophilie comme d’une arme pour faire passer en force des interdictions visant la pornographie, les téléphones portables et les bloqueurs de puberté, ou pour mener des attaques contre les immigrés – le tout avec le consentement d’une grande partie de la population. Mais la seule façon efficace de lutter contre l’abus sexuel d’enfants est de s’attaquer à ses racines sociales. Cela signifie lutter pour que les jeunes puissent s’intégrer davantage dans la société et défendre leur droit à prendre des décisions concernant leur propre vie et leur propre corps.
En abordant ces questions importantes, cet article corrige également notre approche antérieure de questions relatives au sexe et à la moralité. Au nom de la lutte contre les forces réactionnaires envahissantes, nous nous opposions par principe aux lois sur l’âge de consentement. Cette approche reposait sur une opposition systématique à toute ingérence de l’État dans la vie intime, sans tenir compte de la réalité sociale dans laquelle ces lois sont appliquées. Surtout, cette position n’offrait aucun moyen de combattre les abus réels dont sont victimes les jeunes et elle prônait la suppression d’une mesure de protection qui leur donne un moyen légal de se défendre. Une telle stratégie ne fait qu’attiser les craintes légitimes des jeunes et renforcer les impulsions conservatrices.
L’hypocrisie de la bourgeoisie et la « protection des enfants »
La bourgeoisie est confrontée au niveau international à une situation qui se détériore rapidement et qui l’oblige de plus en plus à recourir à la force pour imposer ses intérêts. Mais la coercition seule ne suffit pas. Elle doit également légitimer ses intérêts de classe en invoquant des « valeurs universelles » ; elle s’appuie donc sur des campagnes d’ordre moral en puisant dans le réservoir de conservatisme dans la société pour se construire une base de soutien durable dans la société. Derrière ses nobles revendications morales, la bourgeoisie cache toujours son intérêt propre en cherchant à le camoufler.
Pour enflammer son offensive morale, la bourgeoisie invoque tout particulièrement la protection des mineurs. Ce sont les membres les plus vulnérables de toute société et il est essentiel à la survie de la société qu’ils puissent devenir des adultes fonctionnels. Il est donc universellement reconnu que faire du mal aux enfants, et en particulier abuser de son autorité sur un enfant pour lui faire du mal, constitue le crime le plus répugnant moralement. L’existence bien réelle des abus d’enfants permet à la bourgeoisie de justifier plus facilement ses mesures coercitives en invoquant la protection des enfants. Cela s’avère particulièrement utile lorsque la poursuite de ses intérêts exige des mesures énergiques.
Cette même élite dirigeante qui facilite le génocide à Gaza ou bombarde des écoles de filles en Iran dissimule sa répression dans son propre pays sous des discours sur la « protection de nos enfants » pour imposer une obéissance aveugle. Pendant ce temps, elle s’attaque à ce qui reste du filet de sécurité sociale, de sorte que les enfants grandissent dans une situation où les soins médicaux, l’éducation ou le simple fait de payer son loyer deviennent un aller simple pour l’endettement à vie. Elle interdit aux jeunes l’accès à leur téléphone ou aux réseaux sociaux, renforçant ainsi leur isolement les uns des autres et par rapport à la société. Elle pousse la société vers la crise et la guerre et transforme les jeunes en chair à canon avant même qu’ils aient l’âge de boire de l’alcool. En attendant, les véritables agresseurs sont le plus souvent les adultes mêmes dont on apprend aux enfants qu’ils ne doivent jamais s’opposer à eux ni leur résister, car ils « ont votre intérêt à cœur », tandis que les enfants eux-mêmes sont « trop jeunes pour comprendre ».
De quoi la bourgeoisie « protège-t-elle » les enfants ? Pas de la pauvreté, de la crise économique ou de la guerre. Et pas non plus des adultes qui profitent de la logique même de la bourgeoisie selon laquelle pour protéger les jeunes il faut une main de fer qui les régente. La bourgeoisie peut bien se draper dans des absolus moraux, mais elle ne « protège » les enfants que dans la mesure où cela sert ses intérêts.
Oppression des jeunes et abus sexuels
Le climat social est marqué par une prise de conscience accrue des abus sexuels sur les enfants ; elle est renforcée en permanence par de nouveaux scandales. Si tant est que ce sentiment est dirigé contre les conditions qui maintiennent l’oppression des jeunes, il peut devenir un puissant levier pour attirer les jeunes vers le mouvement révolutionnaire. Cependant dans la situation actuelle, ce sentiment est mobilisé par la bourgeoisie pour aggraver la dépendance et la vulnérabilité des enfants.
Pour comprendre comment lutter contre ce phénomène, il faut d’abord comprendre d’où proviennent les abus sexuels visant des enfants. Lorsque la bourgeoisie les invoque, elle véhicule une image très particulière de ce que cela représente : elle les présente comme un événement soudain et imprévisible commis par un inconnu, et évitable grâce à une vigilance suffisante. Mais en réalité, la plupart des cas de maltraitance sont commis par une personne que l’enfant connaît et en qui il a confiance, en privé, et ils impliquent la contrainte et la dépendance, et non pas seulement une violence soudaine. Renforcer le contrôle des parents et de l’État sur la vie des enfants au nom de leur « protection » ne fait que maintenir les conditions sociales qui favorisent la maltraitance.
Aussi longtemps que notre société sera définie par l’oppression et l’exploitation, il y aura de la violence, ouverte ou cachée, à l’encontre des jeunes. Plus les jeunes sont vulnérables, plus ils sont impuissants face aux agresseurs. Ce n’est pas un hasard si les abus sont les plus fréquents dans les cas où le déséquilibre des forces est très marqué. Il suffit de regarder l’affaire Epstein (voir Women and Revolution n° 47), la prolifération des agressions sexuelles au sein de l’Église catholique ou le nombre élevé de tels cas dans un cadre familial.
Les agressions surviennent précisément en raison de l’isolement et de la dépendance des jeunes. Il n’est pas difficile de comprendre comment de tels abus restent secrets lorsqu’ils proviennent d’un parent, d’un enseignant ou d’un prêtre (sans parler d’un flic), c’est-à-dire précisément des personnes dont les enfants ont appris à ne jamais douter et à qui ne jamais désobéir. La plupart des abus se produisent au sein de la famille, où les enfants dépendent entièrement de leurs parents et de leurs aînés, ne serait-ce que pour développer leur propre conception de ce qui est « normal ». La plupart des enfants n’ont pratiquement aucun moyen de reconnaître même qu’il y a eu abus parce qu’ils ont une conscience sociale réduite des limites ou qu’ils n’osent pas les faire valoir par crainte d’être punis pour désobéissance ou pour avoir résisté à l’autorité. Si un enfant se rend compte que quelque chose dans sa relation avec un adulte en particulier ne correspond pas à sa relation avec les autres, son seul recours est souvent de faire appel à d’autres figures d’autorité. La maltraitance doit être comprise comme une conséquence des relations sociales patriarcales.
Les méthodes les plus efficaces pour lutter contre la maltraitance sont celles qui autonomisent les jeunes en leur donnant les moyens d’exercer leur autonomie corporelle. Réduire leur dépendance vis-à-vis d’une ou deux personnes surchargées devant s’occuper d’eux leur garantirait l’accès à des endroits où aller en dehors de la maison ou de l’école, ainsi que l’accès à un réseau de soutien en dehors de leur famille proche. C’est souvent en ayant accès à la société en dehors du foyer que les jeunes prennent conscience qu’il se passe quelque chose de malsain dans leur vie familiale. L’accès à un emploi leur permet de devenir plus indépendants financièrement, de développer leur sens des responsabilités et de devenir, pour la première fois de leur vie, les égaux des adultes sur le plan social. La mise à disposition de logements avec des loyers abordables leur permettrait de s’extraire de situations de maltraitance. De même, pouvoir se payer des moyens de transport leur offre la liberté de partir et de voyager. L’éducation sexuelle, la contraception et l’avortement gratuit sur simple demande contribueraient à réduire le risque d’une grossesse non désirée qui peut ruiner la vie d’une jeune femme avant même qu’elle ait eu l’occasion de vivre de manière indépendante.
Toutes ces mesures donneraient aux jeunes les moyens matériels de prendre des décisions pour eux-mêmes et d’acquérir l’expérience et la confiance en soi nécessaires pour vivre de manière indépendante. Cependant, ces mesures sont liées au niveau de développement économique et social de la société dans son ensemble et montrent qu’il y a un lien étroit entre la liberté des jeunes et les conditions de vie des masses laborieuses. Pour les révolutionnaires, protéger les jeunes signifie donc lutter pour ces mesures en liant le destin de la jeunesse à celui de la classe ouvrière dans la lutte contre la décadence capitaliste.
Jeunesse, autonomie corporelle et consentement
La bourgeoisie réussit à viser et restreindre les droits des jeunes en invoquant la « lutte contre les agressions sexuelles ». De nombreux jeunes et leurs parents soutiennent également ces mesures restrictives parce qu’ils ont un désir légitime de veiller à ce que les enfants et les adolescents ne subissent aucun préjudice et parce qu’ils ne voient pas d’autre moyen de les protéger. Cependant, prendre la loi pour sa référence morale et accepter que les jeunes de moins de 18 ans n’aient pas le droit de prendre des décisions concernant leur propre corps, c’est céder aux arguments utilisés pour maintenir les jeunes vulnérables et dans la dépendance. C’est exactement pour cette raison que la droite concentre son offensive réactionnaire transphobe sur les enfants en arguant que l’État et les parents doivent intervenir dans la question et avoir le dernier mot.
Marjorie Taylor Greene a exploité précisément cette conception pour prôner l’interdiction des soins d’affirmation de genre pour les mineurs : « Adoptez ma loi sur la protection de l’innocence des enfants pour empêcher que des prédateurs communistes utilisent le pouvoir de l’État pour retirer les enfants à leurs parents afin de permettre à une industrie médicale à but lucratif de mutiler les organes génitaux de ces enfants désorientés avant même qu’ils n’aient l’âge de voter » (X.com, 22 novembre 2022).
Pourtant, les lois mêmes de la bourgeoisie contredisent l’idée d’un âge « universel » à partir duquel les jeunes seraient prêts à prendre des décisions pour eux-mêmes. Dans presque tous les pays, les mineurs peuvent être exploités comme travailleurs avant même de pouvoir participer au processus démocratique. Aux États-Unis, les jeunes peuvent légalement se faire descendre en combattant pour défendre le pétrodollar avant même de pouvoir boire un verre ou fumer quelque chose pour se détendre. Cette incohérence s’applique tout particulièrement aux questions de sexualité et de consentement. Bien que la plupart des pays imposent des restrictions à l’activité sexuelle en fonction de l’âge, ils ne parviennent pas à s’accorder sur l’âge auquel les jeunes sont prêts à avoir des relations sexuelles. Au Koweït, toute relation sexuelle hors mariage est une infraction. En Californie, une personne de moins de 18 ans ne peut légalement consentir à une relation sexuelle mais peut se marier avec l’autorisation d’un tribunal, c’est-à-dire qu’elle ne peut donner son consentement que dans le cadre du mariage. Mais juste à côté, au Nevada, l’âge du consentement est fixé à 16 ans. Comment une relation peut-elle être consensuelle dans un État et criminelle juste de l’autre côté de la frontière ? Une telle approche, fondée sur des âges légaux arbitraires fixés par des politiciens octogénaires, ne peut déterminer quand chaque individu est prêt à franchir le pas.
Mais si la loi ne fournit pas de base claire pour juger quand c’est en toute conscience qu’un jeune a pris une décision pour lui-même, alors où peut-on trouver une telle base ? La question de la jeunesse et de l’autonomie corporelle est bien plus complexe que les principes manichéens de la moralité bourgeoise. La jeunesse est une période naturelle de développement marquée par de nombreux changements d’ordre social, comme le fait de gagner en indépendance et de s’intégrer socialement, ainsi que par des changements d’ordre biologique tels que la puberté, au cours de laquelle se développent les capacités sexuelles. Les jeunes traversent une longue période de socialisation, le processus par lequel ils apprennent à évoluer dans la société ; réciproquement, ce processus est conditionné par leurs interactions sociales. Leur expérience sociale limitée et la nature oppressive de notre société font nécessairement que la sexualité des jeunes est pleine de flous.
Il subsiste pourtant une ligne de démarcation fondamentale entre le consentement et la coercition. La coercition implique le recours à la pression, aux menaces, à la manipulation, à l’intimidation ou à l’abus de pouvoir pour obtenir des relations sexuelles d’une personne qui n’y consent pas librement. Le consentement repose sur la connaissance de ce à quoi on consent et sur la signification sociale de cet acte. Il implique également de comprendre les contraintes qui pèsent sur les décisions qu’on prend. Pour un jeune, cela signifie être conscient du tabou social qui pèse sur une relation entre lui-même et une personne plus âgée. Cela signifie également être conscient de ses propres limites dans une situation donnée, comme de savoir s’il peut révoquer son consentement à tout moment, partir ou résister. Par exemple, un jeune enfant peut être curieux du corps humain mais ne pas comprendre ce qu’est l’acte sexuel ni comment une personne plus âgée et plus consciente des normes sociales se sert de lui. C’est très différent du cas d’un adolescent qui a un crush pour son professeur tout en étant pleinement conscient de la dynamique de pouvoir entre eux et du tabou que son professeur enfreindrait s’il répondait à ses avances.
Lorsqu’il s’agit de démêler le nœud complexe du consentement et de la coercition dans la vie des jeunes, nous ne devons faire aucune concession à l’hystérie des politiciens capitalistes. Cependant, les idées dominantes chez les jeunes reflètent souvent les campagnes morales de la classe dirigeante. Les jeunes invoquent souvent la loi comme une norme morale absolue pour justifier les restrictions imposées aux mineurs, et certains vont même jusqu’à soutenir l’interdiction des réseaux sociaux au nom de la « protection de la santé mentale » et de la « lutte contre les groomers » (prédateurs). Les jeunes qui veulent lutter contre les abus sexuels ne peuvent le faire en se pliant à la moralité des capitalistes. La bourgeoisie cherche à élever la prochaine génération de façon à en faire des robots qui ne connaissent rien d’autre que l’isolement et l’obéissance, et qu’elle peut utiliser comme soldats ou travailleurs au salaire minimum pour continuer à faire tourner son système décrépit. Nous devons rejeter non seulement ses attaques politiques mais aussi tout son cadre moral pour pouvoir riposter.
Pourquoi nous ne nous opposons plus aux lois sur l’âge de consentement
Notre propre parti a longtemps eu une approche non marxiste de la question de la sexualité des jeunes. Partant de l’opposition aux cris hypocrites de la bourgeoisie pour « protéger les enfants », nous sommes passés directement de principes abstraits contre l’État capitaliste à une politique concrète visant à abolir toutes les lois sur l’âge de consentement. Pourquoi cela ?
Notre position partait certes de prémisses correctes, à savoir que l’État capitaliste n’est ni bienveillant ni neutre mais un outil d’oppression de classe, et que nous devons nous laisser guider par les décisions librement prises par les jeunes, c’est-à-dire par le consentement effectif. Nous avons donc soutenu que l’intervention de l’État est injustifiée dans les cas de « crimes sans victimes » – des actes considérés par la loi comme des crimes mais pour lesquels aucune des parties ne se sent lésée. Cela inclut les relations sexuelles entre personnes consentantes qui sont criminalisées uniquement en raison d’une différence d’âge. Nous nous concentrions sur l’existence d’un consentement effectif pour déterminer si une relation donnée était consensuelle ou constituait un viol, au lieu d’un âge arbitraire inscrit dans la loi.
Notre approche découlait des attitudes sexuelles radicales des années 1960 et 1970. Dans un contexte marqué par l’intensification de la lutte des classes, les défaites militaires de l’impérialisme et la montée du radicalisme, il était possible de rejeter le joug des pratiques sexuelles et sociales répressives des années 1950. Mais après la défaite de l’impérialisme américain dans la guerre du Vietnam, la bourgeoisie américaine s’est lancée dans des campagnes moralistes agressives pour se remettre en ordre de bataille politiquement, par exemple en soutenant la croisade « Sauvons nos enfants » d’Anita Bryant contre les homosexuels.
Pour défendre la gauche à une époque où la politique basculait vers la droite, les marxistes devaient s’adresser aux limites de la révolution sexuelle. Par exemple, l’accent avait été mis sur la rébellion sociale et le changement des attitudes culturelles et sociales envers la sexualité, sans qu’aient changé pour autant les relations sociales à l’origine de l’oppression de la jeunesse ; cela a ouvert la voie à un retour de manivelle. Lorsque la bourgeoisie s’est emparée de crimes sexuels véritables pour renforcer ses attaques, nous étions de plus en plus sur la défensive et nous avons cherché à soutenir les valeurs d’une contre-culture en déclin en défendant une perspective sexuellement libertaire. Soucieux de nous opposer au climat conservateur et aux campagnes morales de la bourgeoisie, nous avons présumé de la bonne foi de certaines personnes faisant l’objet d’accusations, ce qui nous a conduits à adopter des positions tout à fait erronées et répréhensibles sur des affaires d’agression sexuelle telles que celle de Roman Polanski.
Notre approche reflétait une incapacité à faire face à la réalité sociale. Nous ne nous contentions pas de souligner l’hypocrisie des lois sur l’âge du consentement, le fait qu’elles n’offrent qu’une protection limitée contre les abus, ou qu’il fallait s’opposer à leur application dans des cas de relations sexuelles clairement consenties. Le problème consistait à partir d’un principe abstrait contre l’État pour en tirer directement une position générale en faveur de l’abolition immédiate de ces lois sous le capitalisme. Cela provoque une réaction très défensive de la part des jeunes et, franchement, de la plupart des gens dans la société, qui entendent souvent parler des jeunes et de la sexualité principalement dans le contexte d’affaires de viol odieuses. Cette réaction reflète la prévalence des abus sexuels et la persistance de rapports de domination entre les jeunes et les adultes sous le capitalisme.
Notre opposition aux lois sur l’âge de consentement reposait sur le refus de l’intervention de l’État dans des cas où il n’y avait pas de viol manifeste et où aucun des partenaires impliqués ne se disait victime d’abus. Cependant, il est très difficile d’appliquer le concept de consentement effectif à la vie des jeunes, car les rapports de domination et les tabous sociaux se recoupent avec l’âge et en découlent souvent. La plupart du temps, ce qu’un observateur extérieur qualifierait d’abus est la seule chose à laquelle un enfant a été exposé dans sa courte vie. On ne peut pas choisir de se soustraire aux rapports de domination entre les personnes ; ceux-ci résultent d’un mélange complexe de facteurs naturels, sociaux et même émotionnels qui font de la détermination du consentement entre jeunes et adultes une immense zone de flou.
Les marxistes partent du principe que « Le droit ne peut jamais être plus élevé que l’organisation économique et que le développement civilisationnel qui y correspond » (Karl Marx, Critique du Programme de Gotha, 1875), ce qui signifie que les lois reflètent le développement économique et culturel, et non pas l’inverse. Nous pouvons bien exiger « État hors des chambres à coucher » mais cela ne changera pas les relations sociales entre adultes et enfants (ou entre hommes et femmes) qui engendrent précisément les abus sexuels conduisant les gens à demander l’intervention de l’État comme solution. Il est idéaliste de partir du principe que changer les lois permettra aux jeunes d’exercer une véritable autonomie corporelle alors qu’ils restent des êtres sociaux dépendants. Aucun mot d’ordre ne peut nous armer pour faire face à la réalité sociale complexe qui entoure la sexualité des jeunes.
Les marxistes et la moralité
Nous estimons que le fait qu’une personne donne, refuse ou soit incapable de donner son consentement éclairé est le facteur le plus important pour déterminer si un rapport sexuel est consensuel ou s’il s’agit d’un viol, et non pas le fait que les parents de cette personne ou le gouvernement estiment qu’elle a les capacités pour donner son consentement. Cependant, nous ne nous opposons pas au droit des enfants victimes d’utiliser les lois sur l’âge de consentement pour arracher justice tant bien que mal du système juridique capitaliste.
Notre rôle en tant que marxistes n’est pas de jouer à Dieu et de prétendre que, dans l’immense zone grise qu’est la sexualité des jeunes, nous puissions déterminer ce qui est du bon ou du mauvais sexe, ce qui est ou n’est pas du consentement. Notre rôle est de construire un parti révolutionnaire en avançant des lignes politiques claires qui fassent progresser les intérêts de la classe ouvrière. Nous n’adoptons une attitude politique vis-à-vis de la sexualité que dans la mesure où cela peut faire avancer la lutte des classes – par exemple, lorsque la bourgeoisie s’en sert pour fomenter la réaction ou lorsqu’il faut s’opposer à une chasse aux sorcières dans le cadre de la défense des droits des opprimés dans leur ensemble. Parfois les questions de genre et de sexualité sont pertinentes, comme lorsque la droite manie la calomnie pour lancer une offensive tous azimuts contre les personnes trans en les traitant de « groomers ».
Toutefois, en tant que révolutionnaires, notre morale et notre programme sont nécessairement très éloignés de ceux de la majorité de la société. Nous ne devons pas aggraver inutilement ce fossé, en particulier d’une manière qui remplace la polarisation sur des questions de politique et de classe par une polarisation selon des attitudes sociales. Nous serons toujours perdants dans de telles situations. Nous ne pouvons combattre ces attitudes qu’en montrant comment elles freinent les luttes de la jeunesse et de la classe ouvrière, et non en recourant à des principes abstraits.
Pour nous, communistes, notre morale, qui correspond à notre vision générale de la société, est liée à notre programme : ce contre quoi nous luttons et ce pour quoi nous luttons. Mais la morale et le programme ne sont pas la même chose. Nous nous opposons à beaucoup de choses sous le capitalisme parce que nous reconnaissons leur rôle dans le maintien de l’oppression et de la soumission des masses : l’État capitaliste, la famille patriarcale, la religion et même la répression de la jeunesse. La question est de savoir comment lutter contre ces phénomènes.
Tout en reconnaissant que la religion est un instrument de défense de l’exploitation, nous nous opposons à ce que l’athéisme soit élevé au rang de mot d’ordre central du parti révolutionnaire, c’est-à-dire à déclarer la guerre à la religion, car cela ne ferait que stimuler le cléricalisme militant. Engels reconnaissait que, pour libérer véritablement les masses de la religion, il faut impliquer les couches les plus larges de la classe ouvrière dans la lutte des classes. Cela leur permettrait de tirer de leur propre expérience la conclusion que la religion freine leur lutte. Cela ne signifie pas que notre objectif politique ne soit plus de combattre la religion. Mais on ne peut le faire en partant de principes abstraits et en faisant des sermons sur le caractère réactionnaire de la religion. Nous ne pouvons éliminer la religion qu’en nous attaquant à ses racines sociales : les conditions dégradantes qui poussent les gens à s’accrocher au salut dans l’au-delà. Ce n’est qu’en entraînant les masses dans une lutte concrète et collective contre la classe capitaliste et son pouvoir, qui sont à l’origine de leurs difficultés quotidiennes, que nous pourrons rendre la religion obsolète.
La question des lois sur l’âge de consentement est similaire. Notre tâche, en tant que marxistes, est d’entraîner la jeunesse dans la lutte de la classe ouvrière contre le capitalisme afin de s’attaquer aux racines sociales de son oppression et, à terme, de rendre ces lois obsolètes. On ne peut le faire qu’en ciblant les lois et pratiques répressives qui constituent l’expression la plus concentrée de l’oppression de la jeunesse, et là où existe vraiment un sentiment pour lutter. La position que nous rejetons créait des obstacles supplémentaires substantiels à pouvoir entraîner la jeunesse dans la lutte de classe car elle abordait de front les jeunes de manière extrêmement rigide sur le terrain de leurs attitudes sociales très personnelles à l’égard de la sexualité. Il n’est pas rare que des adversaires politiques (tant de gauche que de droite) recourent à la panoplie morale de la bourgeoisie pour salir la réputation des révolutionnaires en leur attribuant des positions contraires à la morale dominante, afin de détourner l’attention de ce qu’il faut pour faire avancer une lutte particulière. Bien qu’il faille dénoncer cette tactique, nous ne devons pas leur faciliter la tâche. Les révolutionnaires doivent rester fermes sur la morale communiste mais ils doivent également éviter autant que possible de tracer des lignes de démarcation sur des questions secondaires qui ne manqueront pas de provoquer un retour de bâton.
Aujourd’hui, les jeunes ne considèrent généralement pas l’âge de consentement comme particulièrement oppressif. Lui déclarer la guerre est tout aussi contre-productif que de déclarer la guerre à la religion. Abolir l’âge de consentement revient à priver les jeunes d’une protection juridique sans leur fournir aucun autre moyen de lutter contre les abus ou de s’y soustraire. Comment nous combattons l’oppression des jeunes a son importance. Le problème n’est pas simplement les attitudes sociales que nous rencontrons ; c’est la manière dont nous les abordons et cherchons à leur apporter des réponses.
La réaction se déchaîne, et elle le peut en donnant une base morale populaire à ses attaques. Ceux qui cherchent à combattre les abus sexuels et à défendre la jeunesse doivent tirer deux leçons de cette expérience.
-
Embrasser les arguments moraux de la bourgeoisie, et même les invoquer contre la réaction, ne fera que saper les efforts visant à émanciper, éduquer et rendre autonomes les jeunes. Le mouvement révolutionnaire de la jeunesse est extrêmement marginal ; pour devenir une force avec laquelle il faut compter, il doit construire sa propre morale en partant du principe que le moteur de la libération de la jeunesse est la lutte des classes.
-
S’opposer à la morale dominante par une contre-croisade se retournera contre nous. La montée du conservatisme dans tous les secteurs de la société est, à juste titre, source de frustration pour les militants de gauche, y compris la jeunesse de gauche. Cela montre clairement tout le chemin qu’il nous reste à accomplir. Cependant, s’opposer de front aux attitudes sociales sans tenir compte de leurs racines sociales ne jouera jamais en faveur des révolutionnaires. Rester inébranlables face à la morale conservatrice de la bourgeoisie et à son reflet parmi les masses. Apprendre que l’histoire a un rythme. Et donner la priorité au travail patient consistant à favoriser une bipolarisation selon les classes, permettant aux masses d’apprendre par leur expérience quelle morale leur est la plus profitable.
MARCUS FAKANA 2006-2025
Marcus Fakana, un adolescent britannique de 18 ans, a été arrêté et incarcéré en 2024 « pour une relation de vacances consentie avec une autre touriste britannique qui n’avait que quelques mois de moins que lui, ce dont il n’avait pas conscience à l’époque » (detainedindubai.org, 7 juillet 2025). D’après les rapports, ils s’étaient plu et avaient l’intention de continuer à se voir une fois de retour à Londres. Cependant, la mère de la jeune fille avait découvert leur relation et, au retour de celle-ci au Royaume-Uni, elle a dénoncé Fakana aux autorités des Émirats arabes unis où il se trouvait encore. Il a été condamné à un an de prison à Dubaï pour avoir enfreint les lois du pays sur l’âge de consentement, qui considèrent toute relation sexuelle consentie avec une personne de moins de 18 ans comme un délit pénal, quelles que soient les circonstances. Lors de son interrogatoire, Fakana avait déclaré qu’il ne lui était pas venu à l’esprit de se poser de questions sur l’âge de la jeune fille puisqu’ils étaient dans la même année scolaire. Et à juste titre. D’ailleurs l’âge de consentement en Grande-Bretagne est de 16 ans !
L’affaire Fakana a suscité un élan de sympathie, en particulier parmi les jeunes de Londres notamment au sein de la communauté noire. Cette affaire a mis en lumière le fait que les jeunes qui enfreignent les normes sociales et sexuelles sont soumis à une surveillance encore plus étroite et à davantage de haine lorsqu’ils sont issus de communautés marginalisées. La famille de Fakana a mené une campagne auprès du gouvernement britannique, appelant son député, David Lammy, alors ministre des Affaires étrangères, à faire pression sur la monarchie émiratie pour qu’elle gracie son fils. Lammy, un homme noir issu de l’establishment, a certes promis que Fakana bénéficierait de « tout le soutien possible », mais il a également tancé le jeune homme pour ne pas avoir respecté les règles d’autres pays.
Après une longue épreuve et des difficultés financières pour la famille, Fakana a finalement obtenu une grâce royale. Trois mois après son retour au Royaume-Uni, il est tragiquement décédé dans un accident de voiture. Gardons le souvenir de Marcus Fakana comme d’un jeune homme qui a perdu une part précieuse de sa courte vie pour avoir accidentellement heurté les sensibilités conservatrices d’un État monarchique archi-réactionnaire.

