https://iclfi.org/pubs/lb/2026-polanski
L’article suivant a été écrit par G. Perrault et sa publication a été approuvée par le Comité exécutif international de la LCI. Il est d’abord paru en anglais dans Women and Revolution n° 47, dont il est ici traduit.
La récente réorientation politique de la LCI a rendu plus efficaces nos interventions politiques dans la lutte de classe ; elles exercent souvent une réelle pression sur les forces réformistes dans le mouvement ouvrier. Dans de tels cas, la réponse à nos arguments consiste fréquemment à invoquer un article publié dans Workers Vanguard en février 1978 sous le titre « Arrêtez la chasse aux sorcières puritaine contre Roman Polanski ! » (WV n° 192). Comme le suggère le titre, l’article défendait Roman Polanski contre l’accusation d’avoir violé Samantha Geimer (Gailey à l’époque), alors âgée de 13 ans.
Ressortir cet article vieux de près de cinquante ans dans le contexte des luttes d’aujourd’hui est une manœuvre transparente pour esquiver nos arguments et nous réduire au silence. Il reste que si nos opposants politiques peuvent avoir recours à cette ligne d’attaque, c’est à cause d’erreurs que nous avons nous-mêmes commises : nous n’aurions pas dû défendre Roman Polanski. De plus, plus on nous critiquait pour cela, plus nous campions sur nos positions, allant jusqu’à rejeter des preuves manifestes indiquant que nous avions tort (voir WV n° 1135, 1er juin 2018). Nous considérions notre position presque comme un acte de foi et une preuve de notre capacité à résister à la pression morale bourgeoise.
Nous savons que corriger notre position aujourd’hui n’arrêtera pas nos détracteurs ; il est toujours plus facile de calomnier que de répondre aux arguments marxistes. Mais comme le dit l’adage, quand on est au fond du trou il faut arrêter de creuser. Quarante-huit ans plus tard, expliquons comment nous nous sommes autant trompés sur Polanski.
L’affaire Polanski selon Geimer
Il arrive qu’une personne mineure consente en pleine connaissance de cause et librement à avoir des relations sexuelles avec une personne considérée comme adulte aux yeux de la loi. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé dans l’affaire Polanski et Samantha Geimer. Dans une interview accordée au magazine Der Spiegel en 2013, Geimer décrit les événements de 1977 comme suit :
« Je ne savais pas comment l’arrêter. Je lui avais dit que je ne voulais pas entrer dans cette chambre. Quand il m’a touchée, j’ai dit non. Mais quand le ‘‘non’’ n’a pas suffi, je ne savais plus quoi faire. ‘‘Laisse-le faire’’, me suis-je dit, ‘‘et ensuite je rentrerai à la maison’’. »
Elle dit ensuite :
« Je ne voulais pas. J’ai essayé de dire non. Cela en fait un viol. Est-ce que je pensais que c’était un viol à ce moment-là ? Non. Je pensais que le viol impliquait de la violence physique ou un enlèvement. Puis je suis rentrée à la maison et tout le monde criait : ‘‘Tu as 13 ans. C’est un viol !’’ J’étais vraiment surprise. »
Le récit de Geimer ne laisse guère de doute sur le fait que Polanski a abusé de son autorité et l’a violée. Cependant, les événements de cette nuit-là n’étaient que le début de son cauchemar. Le documentaire de 2008 Roman Polanski : Wanted and Desired montre comment les rouages infernaux de la justice et de la presse hollywoodienne se sont mis en marche après l’arrestation de Polanski. Le juge s’intéressait avant tout à sa propre couverture médiatique ; il jouait à la fois avec la défense et avec l’accusation pour se donner en spectacle. Ces péripéties n’avaient rien à voir avec la recherche de la justice pour Samantha Geimer et cela a fait de sa vie un véritable enfer.
Dans son interview au Spiegel, Geimer évoque la manière dont elle a été dépeinte dans les médias et elle décrit ce qu’elle ressentait face à cette épreuve :
Geimer : « En tout cas, je n’ai jamais été aussi dévastée et traumatisée que les gens le prétendaient. Ce que je ne comprends toujours pas, c’est que si tout le monde trouvait que ce que Roman avait fait était si terrible, pourquoi veulent-ils encore me voir comme une victime profondément traumatisée ? Oh, Polanski t’a fait ça… mais alors, pourquoi est-ce que tu n’es pas en pire état ? »
SPIEGEL : « Nous ne comprenons pas cela. »Geimer : « Je suis aussi féministe. Je comprends les motivations des femmes qui m’ont attaquée publiquement. Mais elles voulaient que je me sente victime, car seule une victime profondément blessée pouvait vraiment leur être utile, à elles et à leur cause. Mais je n’en étais pas une. Jusqu’aujourd’hui, je ne me sens pas victime de Roman, mais plutôt victime du public, des tribunaux et des médias. C’est ce qui explique ce livre et cette interview. »
En réponse au journaliste qui faisait remarquer à Geimer qu’elle minimisait l’importance du fait que Polanski avait eu une relation sexuelle avec une fille de 13 ans, elle expliquait :
« Il est difficile aujourd’hui d’imaginer l’ambiance de la fin des années 70, surtout à Hollywood. Elvis Presley avait épousé Priscilla dans les années 60. Elle avait 14 ans quand Elvis l’avait rencontrée. Le film ‘‘Manhattan’’ de Woody Allen était un hommage à un homme d’âge mûr amoureux d’une adolescente. J’ai vu une photo de Don Johnson avec sa future épouse, Melanie Griffith, assise sur ses genoux. Elle avait 14 ans lorsqu’ils s’étaient rencontrés. La jeune fille qui devient une femme n’était pas un tabou. Le terme ‘‘abus sexuel d’enfant’’ n’existait pas. Ou du moins, personne n’en parlait. […]
« Il n’y a aucune justification. Roman aurait dû faire preuve de plus de discernement. Mais il faut reconnaître que les gens se comportaient un peu différemment à l’époque en matière de sexualité. Roman croyait, comme il l’a dit plus tard, que ses actes étaient motivés par la chaleur et l’affection. Et vous savez quoi ? Je le crois. Condamner cela avec le recul d’aujourd’hui, c’est ignorer le contexte historique. Néanmoins, c’était merdique de sa part de le faire, quoi qu’il en ait pensé à l’époque, et quoi qu’il ressente aujourd’hui. »
Le récit de Geimer montre que deux choses sont vraies. Polanski a commis un crime. Et en réponse, il y a eu une frénésie médiatique et judiciaire insensée qui a tout aggravé. C’étaient les années de la campagne d’Anita Bryant contre l’homosexualité, une période où la bourgeoisie américaine encourageait un retour de manivelle moral contre la révolution sexuelle des années 60 afin de se remettre d’aplomb après sa défaite au Vietnam et le scandale du Watergate. Le scandale Polanski s’inscrivait parfaitement dans l’atmosphère de l’époque.
Où Workers Vanguard s’est trompé
L’article sur Polanski publié dans WV visait avant tout à s’opposer au retour de bâton social conservateur à propos de cette affaire. Ce faisant, cependant, il mettait simplement un « moins » là où tout le monde mettait un « plus », déclarant Polanski innocent et en pratique se faisant son avocat. L’un des passages de l’article qui a suscité le plus gros tollé (y compris dans les rangs du parti lui-même à l’époque) est celui où l’expérience sexuelle antérieure de Geimer est citée comme preuve que les rapports sexuels entre elle et Polanski étaient consensuels. Il s’agissait là d’un argument grotesque, régulièrement utilisé dans les tribunaux bourgeois pour calomnier les victimes de viol.
La question de savoir si Geimer voulait avoir des relations sexuelles n’est jamais soulevée dans l’article et on écarte d’un revers de main son point de vue. Nous avons poussé le mépris envers Geimer jusqu’à citer avec approbation une déclaration de Polanski où il la traite de « petite pute ». Au nom de la lutte contre une chasse aux sorcières puritaine, nous avons nié le viol de Geimer et nous l’avons calomniée. C’est un article véritablement répréhensible qui n’a absolument rien à voir avec la défense de la morale communiste. Il restera une tache sur notre histoire.
Pourquoi cet article a-t-il été défendu pendant si longtemps ?
L’article de WV sur Polanski a été défendu pendant des décennies par la LCI malgré les critiques constantes dont il faisait l’objet, et qui invoquaient des faits contredisant la version de WV. Cette insistance était largement liée à la dynamique interne de notre organisation et à la manière dont elle réagissait à un contexte social en mutation.
L’article sur Polanski avait provoqué une crise majeure dans la direction de la SL/U.S. en 1978. Les détracteurs de cet article s’étaient fait aplatir et avaient été présentés comme des capitulards face aux tendances socialement conservatrices qui gagnaient du terrain. Cette bataille a marqué un tournant important dans l’histoire du parti ; il avait connu une croissance substantielle dans la période précédente de combativité mais il était désormais confronté à un isolement et à une stagnation croissants. La réaction du parti face à ce nouveau contexte fut de renforcer ses tendances les plus sectaires. Les positions telles que celle adoptée sur Polanski étaient considérées comme la preuve que nous tenions bon contre le courant ; en résultat nous avions une organisation plus crispée et de plus en plus déconnectée des contradictions sociales réelles.
Pour les membres qui ont rejoint la LCI après cette période en étant attirés par sa position en faveur de la libération des noirs aux États-Unis ou sa lutte contre la contre-révolution en RDA et en Union soviétique, la position sur Polanski et sur l’âge de consentement (voir l’article joint) étaient souvent difficiles à avaler. Mais c’étaient des positions que le parti avait élevées au rang de principes et qu’il fallait accepter pour être membre. Les camarades qui ne connaissaient pas les détails de l’affaire Polanski croyaient que la position du parti était factuellement correcte et qu’il s’agissait d’un rapport sexuel consensuel. Pour beaucoup, c’était une position inconfortable que nous espérions pouvoir balayer sous le tapis.
Cela signifie-t-il que nous modifions notre position par simple opportunisme ? Non. Nous corrigeons notre position parce qu’elle est indéfendable et qu’elle découlait d’une approche erronée des questions de moralité. Si cette correction a tant tardé, c’est parce que nous refusions de céder purement et simplement aux attaques motivées par les objectifs politiques de la droite. Mais c’était une erreur. La bourgeoisie, relayée par les opportunistes de gauche, utilisera toujours la moralité conservatrice contre le mouvement ouvrier. Les communistes doivent bien s’y opposer, mais nous ne devons pas leur faciliter la tâche en adoptant des positions scandaleuses qui choquent délibérément les sentiments dominants ou, pire encore, minimisent ou nient la violence contre les opprimés. Notre position sur Polanski doit servir d’avertissement sévère à cet égard. Le défendre était inexcusable et n’a servi qu’à ternir notre propre image, et à entraver les luttes par ailleurs légitimes que nous avons menées.

