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Le gouvernement d’Ahmed Al-Charaa a lancé une offensive meurtrière contre les Kurdes du Rojava pour prendre le contrôle des frontières de la Syrie. Les forces armées syriennes ont repris aux Forces démocratiques syriennes (FDS) dirigées par les Kurdes de vastes territoires dans le Nord-Est du pays, et les zones restantes ont subi de violentes attaques. Bien que les FDS aient riposté, l’équilibre des forces a basculé de manière décisive en faveur de la République arabe syrienne (RAS), qui est maintenant dans les bonnes grâces de Washington. Un cessez-le-feu extrêmement fragile a été négocié, mais la reprise de l’offensive n’est qu’une question de temps.
L’Occident « pro-démocratie » a abandonné toute prétention de solidarité, et la décision l’année dernière du dirigeant kurde Öcalan de désarmer et de poursuivre le « processus de paix » avec la RAS menace désormais l’existence même du Rojava. Les Kurdes sont seuls. Il faut une nouvelle stratégie pour défendre le Rojava et l’autodétermination kurde, une stratégie qui puisse surmonter les divisions communautaires attisées par l’impérialisme et rallier des masses plus larges aux côtés des Kurdes, contre Al-Charaa, Israël et les États-Unis.
Pas de libération avec les impérialistes
Le soulèvement démocratique national au Rojava qui a commencé en 2012 était potentiellement un phare pour la libération nationale et le progrès social dans toute l’Asie occidentale. Mais ce potentiel a été rapidement compromis quand la direction des FDS a remis le sort de la lutte de libération kurde entre les mains des impérialistes. Comme nous l’avions expliqué (voir « Seul l’anti-impérialisme peut unir les peuples de Syrie », Le Bolchévik n° 238, février 2025), c’était une chose d’accepter l’aide des États-Unis face à une menace d’extermination lors du siège de Kobané par Daech en 2014. Mais c’en était une autre de sceller une alliance en bonne et due forme avec les États-Unis pour mener une offensive conjointe contre des zones en majorité arabes comme celle de Rakka. Les forces kurdes ont occupé ces régions et mené une répression féroce et une politique anti-arabe tout en faisant la garde des champs pétrolifères et des prisonniers pour le compte des États-Unis. Résultat, les Kurdes ont fini par être considérés comme des agents de l’impérialisme américain dans la région. Cela a attisé un peu plus l’hostilité à l’égard des Kurdes, aggravé les divisions nationales et contribué à isoler les Kurdes par rapport aux Arabes et aux autres peuples qui avaient également souffert sous Assad et Daech.
Avec l’effondrement du régime d’Assad, les États-Unis ont jugé plus opportun de travailler directement avec Al-Charaa pour défendre leurs intérêts dans la région. Thomas Barrack, envoyé américain auprès de la RAS, a fait remarquer que le rôle des FDS était « largement révolu » en raison de l’évolution de la situation en Syrie et de la lutte contre Daech. Et hop, les impérialistes ont abandonné les FDS, et avec elles la révolution démocratique menée par les femmes et les mouvements populaires du Rojava. On explique maintenant aux Kurdes qu’ils ont « une occasion historique » de s’intégrer à l’État syrien avec des « droits démocratiques », sous un gouvernement islamiste qui vient de massacrer les minorités druze et alaouite.
La principale leçon à tirer de l’expérience de la dernière décennie – et du siècle dernier –, c’est qu’il ne faut jamais dépendre des impérialistes pour sa libération nationale. Ils trahiront à la minute où ils trouveront un meilleur auxiliaire pour atteindre leurs objectifs. Si toute la région, en particulier le Kurdistan, est aujourd’hui déchirée, c’est précisément à cause des tactiques impérialistes de diviser pour régner, qui maintiennent les populations d’Asie occidentale en conflit les unes avec les autres au lieu qu’elles s’unissent contre l’impérialisme.
Une stratégie révolutionnaire aurait cherché à unir les masses en défendant les droits démocratiques des minorités religieuses et nationales contre le régime d’Assad ainsi que contre les États-Unis et leurs alliés. C’est toujours ce qu’il faut, et de toute urgence. Les résultats de la stratégie des FDS sont évidents pour tout le monde : le Rojava est isolé, ses alliés occidentaux ont disparu et les tribus arabes qui combattaient auparavant Daech aux côtés des FDS abandonnent désormais les Kurdes pour se rallier à Al-Charaa. Alors que les forces de la RAS reprennent des villes à majorité arabe comme Tabka et Rakka, les populations qui considéraient les FDS comme leurs oppresseurs se réjouissent. C’est cette stratégie qui a préparé le terrain pour la défaite actuelle.
Öcalan : Le désarmement est synonyme de catastrophe
Ahmed Al-Charaa a pris le pouvoir fin janvier 2025, et un mois plus tard Öcalan appelait tous les groupes kurdes à déposer les armes et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) à se dissoudre. Peu après les FDS acceptaient de s’intégrer à l’armée syrienne. Cette décision a été prise sous la pression d’un isolement croissant par rapport aux États-Unis, qui ne voyaient plus la nécessité de soutenir des milices kurdes et cherchaient à offrir à Erdoğan en Türkiye une victoire sur le terrain national. La capitulation d’Öcalan était la conséquence logique du fait que la lutte était menée selon les termes fixés par les impérialistes. Comme nous l’écrivions alors, le désarmement était « une trahison absolue du mouvement de libération kurde » qui « signifiera la mort des combattants kurdes » (« Öcalan, Rojava : Non à la trahison ! », Workers Vanguard n° 1184, 3 avril 2025).
Les acquis du Rojava résultent de la lutte démocratique et armée de dizaines de milliers de combattants héroïques, en particulier de femmes, pour l’autodétermination. Ces combattants ont apporté une sécurité et une existence nationale que les Kurdes n’avaient jamais connues sous Assad. Une année de gouvernement Al-Charaa a prouvé sans le moindre doute que la RAS ne tolérera aucun droit national pour les Kurdes et les autres minorités. Il faut défendre le Rojava ! Öcalan continue pourtant de penser que la solution réside dans « le dialogue, les négociations et une sagesse partagée ». Cela promet le désastre.
C’est une bonne chose que les FDS soient déterminées à se battre. Mais pour sauver le Rojava, elles doivent lutter différemment : arrêter de désarmer et refuser de se liquider dans l’armée syrienne. Il est crucial de rompre immédiatement avec les forces du sionisme et de l’impérialisme américain ! La seule façon pour les Kurdes de briser leur isolement et de gagner la confiance des Arabes sunnites, c’est de démontrer qu’ils sont les meilleurs combattants contre Israël et les États-Unis. C’est également ainsi qu’ils pourront saper la popularité d’Al-Charaa, qui cherche à consolider son pouvoir en s’attirant les bonnes grâces des génocidaires de Gaza. Il ne peut y avoir de progrès tant que les régimes de la région continuent leur politique conciliatrice envers le sionisme, cancer de l’Asie occidentale. La libération du Kurdistan ne peut aller de l’avant qu’avec la libération de la Palestine !
Seul l’anti-impérialisme peut libérer les femmes
Pour beaucoup, le Rojava est synonyme de libération des femmes. Mais pour beaucoup d’autres, aucun argument sur les femmes en armes, l’autonomie et les collectifs de femmes ne suffit à masquer la souillure de l’association avec l’impérialisme. Le monde a besoin de plus de femmes en armes qui luttent contre leurs oppresseurs. Mais le drapeau sous lequel est menée la lutte armée a son importance. Nous avons expliqué comment la stratégie de se tourner vers l’Occident a contribué à la situation actuelle d’isolement et de faiblesse de la lutte de libération nationale. Il en va de même pour la libération des femmes.
Les impérialistes ont utilisé les images d’héroïques femmes en armes pour donner l’impression qu’ils combattaient pour la démocratie contre la réaction islamiste dans la région. Dans le même ordre d’idées, ils ont utilisé le sort des femmes afghanes sous les talibans pour détruire ce pays. Dans les deux cas, associer la défense des droits des femmes aux objectifs impérialistes n’a fait qu’apporter de l’eau au moulin de la réaction islamiste conservatrice. Et dans les deux cas, dès que cela n’était plus dans leur intérêt, les impérialistes ont abandonné les femmes dont ils défendaient jusqu’alors la cause : les talibans sont de retour au pouvoir en Afghanistan, et les femmes sont aujourd’hui dans une situation pire qu’avant cette guerre de vingt ans. Et si l’on ne peut pas encore en dire autant du Rojava, l’Afghanistan donne une leçon cruciale.
Le peuple du Rojava est face à un danger mortel. Il ne s’agit pas d’un échec militaire mais politique. Femmes du Rojava, combattants kurdes : Cessez d’appeler au secours l’Occident et les forces pro-démocratie ! Luttez sous le drapeau de l’anti-impérialisme ! Pour la libération des femmes, un Kurdistan libre et une Palestine libre !

